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DECRIVEZ-VOUS…

 

« … Il s’agit d’une self-made woman au parcours atypique, une enthousiaste pleine de ressources qui s’adapte à toutes sortes de situations sans jamais se départir de son positivisme… »

Paradoxal, une semaine après mon roulage en boule.

Jeudi 28 mai 2020 – DECONFINEMENT J+18

Bref, aujourd’hui, concentration maximale sur mon cv. L’activité semble repartir et mes contacts se sont bien activés. Mimine, surtout, une vraie coach ! Au programme : phrases d’accroche et définition de mes objectifs. Parce que ce n’était pas très clair. J’avoue.

L’exercice est très dur pour moi qui déteste me mettre en lumière comme ça. Mais essentiel. Donc, ça donne ça :

ASSISTANTE DE DIRECTION / OFFICE MANAGER

bilingue anglais

Forte d’un parcours atypique qui révèle une richesse et une variété de compétences me permettant de gérer toutes sortes de situations, je sais définir mes objectifs et les atteindre avec une appétence sans équivoque pour l’excellence. D’un naturel équilibré entre énergie et stabilité, entre autonomie et travail d’équipe, je suis proactive, investie mais également organisée et structurée, le multi-tasking étant un challenge que j’aime particulièrement relever !

Je dois dire que je suis assez contente de moi. Je suis allée chercher loin en moi les ressources nécessaires pour me remettre en selle et dresser un portrait éloquent et ma foi, percutant sans être mégalomaniaque.

Ça m’a faite sortir de ma torpeur mentale dans laquelle, je dois bien l’avouer, je m’étais confortablement installée. Du coup, ça me donne envie de gros ménage. Sur Facebook, d’abord, en écoutant le premier ministre dérouler sa phase 2 du déconfinement.

Chouette, on pourra bientôt gambader librement par monts et par vaux au-delà de 100 km. J’appelle donc l’EHPAD et Toto pour confirmer le rendez-vous de visite mardi prochain. J’en profiterai pour amener déjà quelques cartons. Ce que je réussirai à descendre au parking et à faire rentrer dans ma Clio. Pas gagné, avec mes petits muscles amorphes, ça va me prendre des plombes et je n’ai absolument pas commencé le moindre carton. Va falloir que je me secoue.

Appel de la médecin de l’hôpital.

  • Alors, l’EHPAD dans quinze jours, c’est peut-être prématuré car on préfère la monitorer encore quelques temps puis l’envoyer en convalescence.
  • Ah bon ? Votre assistante sociale m’a appelée hier pour me demander si un placement en EHPAD avant le 13 juin était possible, faudrait savoir.
  • Au cas où, mais nous sommes sceptiques. Comme son taux de plaquettes continue de baisser, si elle a le moindre choc, elle sera incapable de coaguler, le pire serait une chute sur la tête, vous comprenez pourquoi. D’autre part, même si nous l’avons mise en isolement sous antibiotiques, ses défenses immunitaires restent insignifiantes et le moindre rhume pourrait lui être fatal.
  • Votre assistante sociale m’a également dit qu’au-delà de 150 km du domicile, il n’y avait pas de bon de transport en ambulance. Donc, vu que c’est à 178 km, ce sera à moi de l’emmener à l’EHPAD au moment venu. Je voulais savoir : je devrai l’envelopper de papier-bulle ?…

JE NE ME SOUHAITE A PERSONNE

 

– Votre maman refait de la température et ses globules blancs sont toujours très bas alors nous la renvoyons à Ambroise Paré ce midi.

J’appelle Toto dans la foulée pour qu’il prenne ses dispositions si l’arrivée en EHPAD est retardée. On maintient quand même le déménagement au 6 juin et si besoin, il stockera les affaires de Maman chez un ami à lui qui a un grand hangar.

Mardi 26 mai 2020 – DECONFINEMENT J+16

Je le savais bien. Ils vont la garder deux mois, ça va faire comme à Pompidou il y a sept mois où ils n’arrivaient pas à expliquer sa fièvre intermittente et encore moins à trouver les bons antibiotiques.

Bref. Ce qui me tracasse en revanche, c’est son état de propreté. Dimanche, je suis allée lui porter un sac entier de linge propre et l’infirmière m’a donné en retour une culotte et un bas de pyjama dans un état immonde.

  • Maman, tu te laves au moins ?
  • Je me fais une toilette de chat…
  • Tu n’as pas pris de douche depuis une semaine ?!
  • Bah j’ose pas demander de l’aide…
  • Il faut ! Et change de culotte, s’il te plaît !

Quand j’en parle au personnel soignant, on me dit qu’elle s’est bien lavée, sur stimulation certes, mais qu’elle est toute propre. Bon, elle ne se rappelle même plus et elle baigne dans sa crasse. Ça aussi, je m’en doutais.

Mon roulage en boule aura duré deux bons jours. Je n’en suis pas tout-à-fait sortie, je suis encore en mode demi-hérisson. Malgré cela, j’ai réussi à faire ce que j’avais mis de côté depuis un bout de temps. Un bon coup de pied aux fesses auto-administré.

Ainsi, j’ai eu ma doctoresse en téléconsultation pour renouveler mon Stilnox parce que j’ai fini mes deux boîtes et entamé mon stock secret. La droguée et son dealer. On en a profité pour parler de ma mère qui est une des causes de mes insomnies récalcitrantes.

Je dors de façon anarchique en ce moment, parfois six heures d’affilée, parfois par tranches de deux heures, parfois pas du tout et ce, même avec deux cachets dans le buffet. Ma doctoresse ne désespère pas de me faire décrocher un de ces jours, moi non plus car j’ai bien réussi une fois…

Je me rappelle que je voulais littéralement faire le tour de la terre pour avoir un tel jet-lag que mon horloge biologique aurait bien fini par se caler d’elle-même sans aucune aide chimique. Je voulais rallier en premier le Montana puis descendre sur San Fransisco, ensuite Hawaï, le Japon, les îles Fidji, la Nouvelle-Zélande et la Nouvelle-Calédonie…

Bon, je suis allée au plus rapide et au moins cher : j’ai arrêté un soir de prendre mon petit cachet oblong. J’ai morflé quelques jours ensuite puis je m’y suis faite. J’étais fière de moi. Ce que je ne savais pas alors, c’est qu’un sevrage brutal n’est jamais anodin et peut avoir des répercussions longtemps après. Ainsi, cela a certainement dû participer à mon break psychotique effectivement quelques mois plus tard…

Bref, ce n’est pas le bon moment pour réessayer. Mais j’ai bien peur que ce ne soit jamais le bon moment, alors…

J’ai également envoyé le mail de résiliation pour mon box au 9 juin et traité différentes paperasses qui traînaient dans ma corbeille. Je suis allée faire quelques courses, dont les cartons pour le déménagement, au grand Auchan dans lequel je n’avais pas mis les pieds depuis trois mois.

L’avantage de faire les courses à Franprix, c’est qu’on n’est pas tenté d’acheter des conneries. Comme le Gym Form Total ABS qui trône désormais à côté de la Wii dans mon salon. Je me suis dit qu’avec le retour des chips, il allait bien falloir deux armes pour vaincre mes derniers capitons…

Comme je me sens passablement stupide avec mes électrodes sur le ventre, j’en rigole au téléphone avec mes amis dont je salue l’optimisme à toute épreuve :

  • C’est chouette, ton truc, tu peux faire du sport et mater une série en même temps !

Mes amis sont mes petites bulles d’oxygène. Heureusement qu’ils sont là et qu’ils m’aiment toujours, même dans le ridicule !

J’ai surtout enfin retouché mon cv, surtout la dernière expérience professionnelle. Quand je l’ai écrite début mars, j’étais encore imprégnée du restaurant donc pas très objective et encore moins factuelle. Aujourd’hui, c’est propre et concis. J’espère.

J’ai aussi réactivé sérieusement mes contacts, répondu à plein d’annonces et créé un compte sur plusieurs sites de recrutement. Je me suis faite violence car je déteste les petites cases à cocher pour se décrire et décrire ses objectifs. Je déteste tout autant les questions à choix multiples qui jamais ne proposent le choix ‘Autre’… Je déteste être définie par la somme de petites croix dans les bonnes cases. Ou les mauvaises. Je déteste n’être pas plus complexe qu’un grille-pain.

Ça me rappelle Meetic. Qu’est-ce que j’en avais bavé pour me créer un profil ! Au final, ça ne ressemblait à rien et je passais un temps infini à expliquer mes petites croix dissidentes à des mecs pour la plupart déroutés qui finissaient par fuir à toutes jambes.

Je ne me rappelle pas trop, d’ailleurs, pourquoi j’avais fait cette démarche. J’imagine que c’est parce que je me sentais seule à ce moment-là et que j’avais besoin de parler. Ça a parfois débouché sur des embryons de relations, plus charnelles qu’émotionnelles, ce qui m’allait bien.

En fait, j’ai longtemps collectionné les relations éphémères. Trois mois, c’était ma durée légale. Ne jamais m’investir. Ne jamais être déçue. Abandonner avant d’être abandonnée. Héritage de ma toute petite enfance.

Puis un jour, je me suis mariée. Sur un pari. Du style ‘chiche, pas chiche’. Oh je l’aimais, Bradley, pas de doute mais je n’avais aucune idée de ce que je faisais, ni même de ce que je voulais. Je me disais fantasque et romanesque alors que j’étais con et inconsciente !

Bref, j’ai mis une année entière à savoir dire ’nous’ et la suivante à me faire à l’idée de redire ‘je’… Une première audience de divorce un 14 février et quelques jours plus tard, je rencontrais Walter qui était lui sur le point de se marier.

Quelques années et une longue traversée du désert plus tard, je me suis remariée. Avec Sean. Un collègue de bureau. Je l’aimais lui aussi et je pensais que cela mettrait un terme définitif à mon histoire avec Walter qui m’avait bien étrillée.

Mais cela m’a menée à un deuxième divorce. Ce qui m’a fait reconsidérer sérieusement ma vie sentimentale. Je n’étais peut-être pas faite pour le mariage ? Je sais qu’il ne faut jamais dire ‘jamais’ mais je crois que je suis vaccinée.

Quand j’ai besoin de victimiser, je me dis que je n’ai pas eu de chance : Bradley et moi étions très complices mais on ne pouvait pas vivre ensemble, Sean et moi étions de parfaits colocataires mais n’avions aucun point en commun…

Mais de façon plus lucide, je dirais que les deux m’ont sincèrement aimée, les deux ont essayé de trouver leur place à mes côtés et les deux se sont brisé les reins à l’assaut de la tour fortifiée dans laquelle je m’étais enfermée en déployant la bannière « Je t’aime mais je n’ai pas besoin de toi ».

Je n’ai gardé aucune rancœur.

Même si mon premier divorce a été douloureux. C’était la première fois que je faisais confiance à quelqu’un qui était censé m’aimer à la vie à la mort, comme ma mère biologique. J’ai donc ressenti le divorce comme un deuxième abandon et je suis partie en vrille.

Je me revois, juste avant de nous séparer, dans cette spirale nauséabonde de violence et de jalousie où l’on en est venu aux mains et je me revois drapée dans une mesquinerie sans nom au moment du partage des biens…

Je me revois surtout, quelques temps après, me jurer à moi-même de ne plus jamais vouloir être celle que je venais d’être et que j’exécrais de toute mon âme. Cela m’a tellement traumatisée que j’ai tenu ma promesse jusqu’à ce jour.

Je suis même restée en bonne relation avec Sean qui, après notre divorce – le plus courtois que les juges aient pu voir de leur vie ! – s’est expatrié à l’autre bout de la terre et que je revois avec plaisir lorsqu’il revient en France.

Ainsi, lui et Bradley m’ont aimée comme ils ont pu et même s’ils ont eu des torts, la palme m’en revient sans l’ombre d’un doute. Je ne suis pas un cadeau. Plutôt un boulet aujourd’hui, avec ma fibromyalgie. Bref, je ne me souhaite à personne.

En amour comme en amitié. Il vaut mieux me fréquenter en pointillés. A exposition prolongée, je deviens insupportable. Mes amis, ceux qui ont résisté, l’ont bien compris. Nénette la première. Et pourtant, je lui en ai fait baver !

Même mon chat a capitulé. Au bout de dix ans de vie commune, du jour au lendemain, il a fait en sorte que je le laisse à demeure chez sa nounou préférée, me crachant dessus dès que je venais lui rendre visite ensuite !

14.00. Un mail du voisin FFP2 sur le nez pour aller chercher le pain :

« ‌‌Chers voisins et amis,  

J’ai eu l’occasion, en particulier très récemment, de mieux connaitre certains d’entre vous. Avec mon épouse, nous avons imaginé un pot/petit barbecue chipolatas et merguez sur notre terrasse vendredi 5 juin vers 18h30/19h00 pour fêter la fin progressive du confinement et retrouver cette convivialité qui nous tient à cœur. Un petit groupe de voisins anciens et nouveaux… Bon sang ! Que la vie redémarre ! »

C’est l’appart-terrasse de 200 m² au dernier étage où j’ai déjà fait quelques afters très arrosés de Fête des Voisins auparavant. L’ascenseur se souvient bien de moi.

Bon, les merguez et les bobos de l’immeuble, ça me tente moyen. Allez, je dis oui. Ça me fera du bien de redevenir mondaine le temps d’une soirée et qui sait, je me ferai peut-être de nouveaux contacts pour trouver un boulot ?

 

LA TACTIQUE DU HERISSON

 

 

– Bonjour, je vous appelle pour vous informer que l’on a fait une transfusion de plaquettes à votre mère et que nous mettons en place un nouveau traitement censé la rebooster. Nous pensons la transférer vendredi en maison de convalescence à Sèvres en attendant son placement en EHPAD le 13 juin, c’est bien ça ?

Quand je l’ai dit à Maman, elle a voulu rassembler ses affaires et m’attendre pour rentrer à la maison… Cela m’a fait mal au cœur.

Vendredi 22 mai 2020 – DECONFINEMENT J+12

10.00. J’attends que la maison de convalescence m’appelle. Hier, ils m’ont dit qu’ils auraient peut-être besoin de la carte vitale et de la mutuelle, j’en profiterai pour apporter d’autres affaires. Bien que je sache qu’elle n’en aura pas besoin car elle ne change de culotte que si on lui arrache celle qu’elle a sur elle.

Je pourrais appeler l’hôpital pour savoir vers quelle heure ils comptent la transférer mais comme ils m’ont gentiment envoyée balader hier, je n’ai pas insisté. Pas envie non plus de tanner à nouveau le cuir de mes fesses sur les chaises de la salle d’attente, j’attends simplement qu’on m’appelle.

Pendant ce temps-là, je me secoue les puces et je prépare mon plan de bataille. En premier, la logistique du déménagement. Demain, je vais acheter des cartons et du papier-bulle pour la télé et c’est parti. Cela devrait aller vite car le volume des affaires de ma mère n’est pas énorme, le tri ayant été fait quand elle est arrivée il y a sept mois. Le plus complexe va être de distinguer ce qui suivra ma mère à l’EHPAD de ce qui restera chez mon frère.

Je loue un petit garde-meubles depuis la fin du restau où j’ai stocké les archives de ma société, une table, deux chaises et une étagère de ma mère que j’avais recyclés au restau et que je n’ai pas eu le cœur de laisser là-bas. Des conneries aussi, comme mon sapin de Noël.

Bref, je n’ai plus les moyens de garder ce box mais il peut se rendre utile encore quelques temps. Donc, le plan c’est de jeter ces archives et de rapatrier toutes mes conneries dans mon appart pour les remplacer par les affaires de ma mère, en attendant le déménagement le 13 juin.

Ensuite, je réaménage l’appart : ce sera principalement le jeu des chaises musicales et un peu de bricolage. Mais pour ça comme pour le garde-meubles, il faut des muscles non-fibromyalgiques. Quand je repense au bulldozer que j’étais avant ! J’aurais plié ça en deux temps trois mouvements sans l’aide de qui que ce soit ! Bref, merci Kevin.

C’est mine de rien une situation qui n’a rien d’évident : je dois réaménager l’appart pour moi seule comme il y a six ans avant Kevin, tout en sachant que peut-être je serai à la rue dans quelques mois. Je ne vais donc pas acheter de nouveaux meubles, je n’en ai pas les moyens de toute façon. Ça tombe bien, le home staging, c’est mon dada.

Indispensable, tout ça. Je me connais, je ne pourrai pas avancer sinon. Je suis ultra-séquentielle, parfaitement infichue de me dédier à une autre tâche tant que la précédente n’est pas terminée.

12.30. Kevin m’appelle pour me dire qu’il ne sera pas disponible avant douze jours. Il me dit voir quelqu’un qui souhaite passer une semaine chez lui et qui ne veut pas qu’il soit ‘contaminé’ par moi s’il vient me donner un coup de main…

J’avoue que c’est une surprise, bien que je ne m’attendais pas à ce qu’il reste célibataire ad vitam aeternam. Je lui demande si c’est quelqu’un que je connais, il hésite une seconde à me répondre par la négative, ce qui ne me laisse aucun doute du contraire.

Je pourrais faire la pie mais je m’en fous, en fait. J’espère juste que leur relation ne s’est pas nouée dans mon dos à l’époque. Car même si notre rupture est bel et bien consommée, ce n’est jamais agréable d’apprendre une trahison après coup. Bref, je pense qu’elle est simplement jalouse. Mais c’est de bonne guerre.

Du coup, je dois revoir mes plans.

Ainsi, Kevin m’aidera à vider mon garde-meubles dans douze jours donc et mon frère viendra chercher l’ensemble des affaires de ma mère quelques jours après pour les déposer à l’avance à l’EHPAD. Si d’ici là, on a le droit de voyager au-delà de 100 km. Et ensuite, je me débrouillerai avec mes petits bras pour réaménager l’appart.

Moi qui m’étais secouée pour avancer, me voilà déjà dans l’ornière. Délayer sur douze jours ce que j’étais prête à faire en trois, c’est de la méga-procrastination. Mais forcée, sur ce coup-là. Et je ne peux m’empêcher de constater que tout le monde avance, sauf moi.

Figée à un énorme carrefour au bord du passage-piétons. J’ai envie de traverser puis je me ravise et je finis par laisser les feux se succéder sans bouger d’un iota. Je suis perdue. Je ne sais pas vers quoi me diriger ni quelle rue emprunter, je n’ai pas de carte, encore moins de GPS, à supposer que j’ai une adresse à lui indiquer. Le bourdonnement de la rue, le mouvement des gens, des voitures me donnent le vertige. Ça me submerge. Mon réflexe est de rentrer tout au fond de ma coquille.

Il va bien falloir pourtant que je me donne un coup de pied aux fesses. Mais pour aller où ?…

Je me rends compte à quel point j’ai besoin d’aide en ce moment. L’aide d’un psy. Mais ça, comme l’acupuncture, cela devra attendre que je retrouve une paie. Je vais m’en sortir, je pense, car j’ai déjà processé pas mal de choses, mais l’aide d’un pro ne serait pas superflue. J’étouffe un peu, en fait.

Je suis encore loin du break psychotique qui m’a poussée à consulter il y a sept ans mais l’état larvaire dans lequel je me suis engluée ces derniers temps est de plus en plus intenable. D’en connaître la cause principale ne m’avance guère car c’est repartir sur un chemin que je m’étais jurée de ne plus arpenter.

«… En effet, en dehors des symptômes très largement présents chez tous les patients atteints de fibromyalgie, douleurs diffuses et chroniques, asthénie, troubles du sommeil, il existe un autre syndrome : l’état anxio-dépressif et parfois même une dépression sévère voire mélancolique… »

Et ça, ça veut dire cocktail d’anti-anxiolytiques et d’antidépresseurs, avec le petit parasol en crépon et la cerise confite. Je préfèrerais un Perrier-menthe et quelques séances sur un divan. Du coup, je me revois il y a sept ans dans le cabinet de la psy qui me parlait de troubles de la personnalité borderline, de bipolarité, de cyclothymie…

J’étais atterrée. Une prise de conscience très violente mais nécessaire, de mes actes et de mon comportement, limites tous les deux. J’ai pris alors la décision de me soigner et de faire en sorte de ne plus jamais revivre ce que je venais de vivre, à savoir cette crise psychotique qui avait bien failli m’annihiler pour de bon. J’avais vraiment fait n’importe quoi jusqu’à ne plus pouvoir me reconnaître dans le miroir.

Comme cette crise d’hystérie où je m’en suis prise à un ami qui ne m’avait rien fait. Je me revois ivre de colère lui aboyer dessus, pourquoi, je ne sais pas, et si j’avais eu une arme dans les mains à ce moment-là, je sais que je serais en taule aujourd’hui. Le pauvre ! Bien sûr, il a coupé tous les ponts mais peut-être qu’il n’est pas trop tard pour m’excuser ?…

Je buvais aussi à l’époque, beaucoup, je m’imbibais littéralement jusqu’à l’intoxication. En fait, je ne savais pas fonctionner sans alcool. Ça me faisait faire des choses que je ne regrettais pas vu que je ne m’en souvenais pas le lendemain. Je faisais les pires trucs et je n’en subissais aucune conséquence. Et j’évitais les miroirs.

Cette autodestruction a duré quelques temps jusqu’au jour où j’ai eu un blanc, un vide, une absence. Et un soir, j’ai avalé une bouteille entière de Jack et de quoi anesthésier un éléphant. Mon plan était de ne pas me réveiller. J’ai fait un coma. Je me suis réveillée. Et là, j’ai dit stop, direction le psy.

Dès lors, j’ai tout gobé, diagnostics et petits cachets, sans chercher plus loin. Et j’ai tout arrêté quelques mois plus tard car j’ai cru que j’étais ‘guérie’. Mon histoire avec Kevin venait de commencer et la passion des débuts aidant, j’ai cru que cela était le meilleur des antidépresseurs.

Je vois bien aujourd’hui que le problème sous-jacent est toujours là. Tapi dans l’ombre depuis trop longtemps à son goût, il ne pouvait revenir sur le devant de la scène qu’avec véhémence.

Et je ne peux m’empêcher de constater la similitude de ma situation d’aujourd’hui avec celle d’il y a exactement sept ans : sortant d’une relation houleuse et stérile, bonne pour le couvent, perdue, sans job, sans boussole… Tout ce qui diffère, c’est qu’aujourd’hui je suis fauchée et sobre comme un chameau. Mais est-ce bien important ?

Vais-je avoir à nouveau un break psychotique ? Vais-je me résoudre à reprendre un traitement ? Vais-je retrouver la force de me battre ? Ne vais-je pas lâchement choisir de tout envoyer valdinguer et de tirer ma révérence ?…

14.00. Je finis par appeler la maison de convalescence où ma mère est bien arrivée en fin de matinée. Je l’ai même au téléphone.

  • Maman ? Comment vas-tu ?
  • Bof… Quand est-ce que je sors ?

J’irai dimanche après-midi lui apporter des affaires. Je demanderai si une petite visite en ninja est tout de même possible… Voilà, il n’y a plus qu’à attendre. Même si je sais qu’elle est entre de bonnes mains et que je ne peux plus rien y faire, je m’inquiète. Je crains qu’elle ne remonte pas la pente.

Tout petit moral. Je dirais même que je suis au fond du puits. Mon estime de moi-même est au plus bas. Je n’ai qu’une envie : me rouler en boule et hiberner jusqu’à l’année prochaine. Et ce ne sont pas les mises en garde alarmistes à la radio qui annoncent un retour du Covid à l’automne qui m’aident.

Si jamais je parviens à reprendre un semblant de vie avec un job notamment, ça se passe comment si on est reconfinés avant la fin de ma période d’essai ? Ça se passe comment pour ma mère qui a déjà le moral dans les chaussettes au bout de trois jours sans voir personne ?

Le présent, c’est chiant. L’avenir, c’est angoissant. Il pleut ce soir. Parfaitement raccord avec mon humeur. Allez, je me roule en boule.

PEDALAGE DANS LA SEMOULE

 

– Bonjour, j’ai appelé tout à l’heure, j’amène des affaires pour ma mère. Eventuellement, je peux la voir et parler aux médecins ?

  • C’est nous, les médecins et là on n’a pas le temps. Il faut prendre rendez-vous. C’était déjà le cas avant le covid, alors vous imaginez aujourd’hui !

On se calme, j’ai dit ‘éventuellement’. Bref, on m’envoie attendre à l’extérieur du service gériatrie où ma mère a été transférée hier. Les chaises ne sont pas en métal comme aux urgences mais ne sont pas plus confortables.

Mardi 19 mai 2020 – DECONFINEMENT J+9

Au bout d’une vingtaine de minutes, une des médecins vient me voir en douce.

  • Le test écouvillon est revenu négatif mais on s’en doutait. Là, ce qui nous inquiète, ce sont ses plaquettes très basses et ses défenses immunitaires quasiment à zéro.
  • Bah c’est pour ça que je vous l’ai amenée. C’est vraiment le covid qui a fait ça ?
  • Très probablement. Aussi, vous pouvez aller la voir mais pas trop longtemps. Pas de contact, pas de bisou, d’accord ?

Je ne me le fais pas répéter deux fois et Maman m’accueille avec un grand sourire.

  • Je suis bien contente de te voir !
  • Moi aussi. Je ne peux pas rester longtemps, c’était juste pour te dire que je ne t’ai pas abandonnée.

J’essaye de lui expliquer ce que m’a dit le médecin mais je vois bien qu’elle ne capte pas plus qu’avant.

  • Quand est-ce que je sors ?
  • Pour ça, il faut te requinquer. Tu manges au moins ?
  • Oui.
  • Deux bouchées, c’est ça ?
  • Bah j’ai pas faim, j’ai des nausées…
  • Maman, fais un effort s’il te plaît : plus tu mangeras, plus tu retrouveras des forces et plus vite tu seras sortie !

Je lui dis au revoir et je m’enfuis. Je n’aime décidemment pas ces situations où je suis totalement impuissante, où tout ce que je peux faire est de peigner la girafe.

Le gars qui filtre les entrées avec son gel hydro-alcoolique est toujours là dans sa petite cabane qui ressemble au stand du bateau-pirate chez Mickey. J’ai bien cru d’ailleurs, quand je suis arrivée, qu’il allait me donner un ticket de manège. En fait, il m’a dit que j’avais mis mon masque à l’envers… Le côté bleu doit être à l’extérieur ! Bah c’est écrit nulle part !

12.30. Je grignote devant mon ordi. Il faisait beau, je suis rentrée à pied de l’hôpital car je me suis dit que de marcher me ferait du bien. J’ai donc traversé toute la ville. Une bonne petite trotte qui, sans nul doute, va laisser sa carte de visite auprès de mes muscles… Je les sens déjà en train de préparer le piquet de grève.

Le bruit de la rue qui entre par la fenêtre du salon pour sortir par celle de la chambre en ce jour où l’on frôle les 28° et où le moindre courant d’air est précieux, a bien retrouvé, comme je le craignais, son niveau d’avant confinement. C’est si fort parfois que cela me retourne les yeux dans les orbites. Où sont mes purée de boules Quiès ?!

Tiens, un mail du liquidateur qui fait état d’une seule offre de reprise à… 60 000 euros ! Des peccadilles, quoi, mais c’est toujours mieux que ce que l’on aurait obtenu par la vente à l’emporte-pièce. Et la propriétaire va pouvoir retrouver un locataire.

« … Je vous remercie de me faire part de vos éventuelles observations par retour… »

Vaut mieux pas, Madame.

Bref. Je ferme mon ordi et je me mets à gamberger. Dois-je commencer à faire les cartons de ma mère ? Planifier le déménagement ? Réaménager l’appart ? Mais si elle rentre à la fin de la semaine ?

Je ne sais pas pourquoi, j’ai tout laissé tel quel, je n’ai touché absolument à rien. Comme si elle allait rentrer d’un instant à l’autre. Je suis bloquée. Comme dans un jeu vidéo, je ne parviens pas à passer au niveau supérieur. Elle me manque.

D’une certaine façon, je me sens mieux. Même si je suis souvent au bord des larmes, je ne suis plus en colère et je n’ai plus mauvaise conscience. Beaucoup moins, en tout cas. Je préfère qu’elle me manque plutôt que d’avoir envie de l’étrangler. Qu’est-ce que j’ai pu détester être comme ça !

Je me retrouve aussi un peu désœuvrée car mine de rien, m’occuper d’elle me prenait pas mal de temps. Je sais que je devrais en profiter pour retoucher mon cv et me remettre à fond sur ma recherche d’emploi mais d’une, je n’ai pas du tout la tête à ça et de deux, je ne suis pas sûre que l’activité soit redevenue assez conséquente pour que les embauches redémarrent.

Tant pis, je me laisse pédaler dans la semoule.

20.00. Un appel de Kevin pour prendre des nouvelles de ma mère. Il est passé hier, j’en ai profité pour lui refiler la bouffe que ma mère ne mangera plus. Bref, ça me fait du bien de discuter. Il est mimi. Je pense qu’il a été touché par mes larmes dimanche soir, lui qui ne m’a jamais vue pleurer. Il a même accepté de me donner un coup de main pour démonter les meubles et faire les cartons quand je me lancerai.

Et je ne peux m’empêcher d’être amère quand je repense à Walter. C’est lui qui devrait être là, pas mon ex et son soubresaut inattendu de compassion. Bon, en même temps, je ne lui ai pas dit. Dimanche sur ma chaise aux urgences, cela m’a bien démangée de lui envoyer un texto. En fait, je ne savais pas trop quoi écrire. Je lui en voulais de ne pas prendre de mes nouvelles mais je ne lui en donnais pas pour autant. Je t’aime moi non plus. Comme d’habitude.

 

AUX URGENCES

– C’est nous qui faisons pimpon ?

  • Oui, on est dans une ambulance.
  • Mais je vais bien ! Je préfère qu’on aille manger au restaurant, dis, on peut ?

Appel au 15 à 9.33, visite du médecin de garde qui juge l’état de ma mère assez grave pour appeler une ambulance, direction les urgences d’Ambroise Paré. Il ne manque pas, au passage, de se moquer de mon téléphone préhistorique… Bah tant qu’il appelle les numéros d’urgence…

Dimanche 17 mai 2020 – DECONFINEMENT J+7

Incapable de faire le moindre geste sans souffler comme un bœuf et manquer de s’évanouir, la toilette et le petit-déjeuner de ma mère ce matin ont été dantesques. D’où le 15. En fait, elle présente tous les symptômes qui l’ont envoyée à l’hôpital il y a huit mois. J’ai beau lui expliquer mais elle ne comprend pas, elle le prend comme une punition, un billet pour le couloir de la mort.

Elle s’affole tellement qu’elle me crie, tandis que les ambulanciers la hissent sur leur chaise roulante :

  • J’ai faim ! Tu vois, je vais mieux, je peux rester ?

Et en stand-by dans la rue, elle se lève dans un sursaut d’énergie en déclarant qu’elle va bien. Les ambulanciers s’y mettent à deux pour la rasseoir puis pour la transférer sur le brancard. Ils essayent, tout du moins, vu qu’elle fait exactement le contraire de ce qu’ils lui disent. Ha ha ha, elle ne le fait pas qu’à moi, ça me rassure !

Bref. A mesure que l’on approche de l’hôpital, j’ai l’impression qu’elle réalise enfin. Elle se met à paniquer :

  • J’ai peur ! Me laisse pas !
  • Je suis là, Maman. Tout va bien se passer.
  • Je ne reviendrai jamais, c’est ça ?
  • Il y a de fortes chances pour que plus tard tu sois transférée directement de l’hôpital à l’EHPAD, oui…
  • C’est un mouroir là-bas ! Je ne serai qu’avec des vieux.
  • Non, ça c’était le service gériatrie de Pompidou.
  • Je vais me laisser mourir.
  • T’as pas intérêt. Y a Toto qui t’attend, tu ne peux pas lui faire ça.

On arrive aux urgences désertes où Maman est prise en charge immédiatement. La doctoresse avait raison. Mais de la voir à travers la vitre me faire un petit signe de la main tandis que l’on s’affaire auprès d’elle, j’avoue que cela commence à me toucher.

D’un seul coup, je suis incapable de me rappeler un seul des moments d’exaspération que j’ai pu vivre durant ces sept mois, je ne ressens que de l’angoisse teintée de mauvaise conscience et un irrésistible besoin de la prendre dans mes bras.

14.00. Ça fait un peu plus de deux heures que je patiente sur une chaise métallique qui me tale le coccyx. L’interne, une blondinette aux traits tirés, est venue me voir à un moment donné pour faire le point.

  • Cela aurait peut-être été mieux d’aller à Pompidou où elle a été hospitalisée ?
  • Ah bah oui mais la gériatre ne m’a pas rappelée quand j’ai demandé il y a dix jours…

Bref. Pas grand-chose d’autre à faire que de regarder les allées et venues qui commencent à s’intensifier. Ainsi, j’observe le ballet des brancards du SAMU, de la Croix Rouge, des pompiers… De beaux pompiers, c’est déjà ça !

Puis, trois policiers débarquent en encadrant une dame en boubou léopard. Ils passent en priorité, je ne vois pas trop pourquoi parce que la dame n’est pas inconsciente, elle ne pisse pas le sang, elle a tous ses membres et même pas de menottes au bout.

Alors, comme je sens que je vais y passer l’après-midi, je sors mes mots fléchés.

17.00. Il y a une petite dame qui patiente comme moi, une chaise plus loin. Son mari a été amené vers 13.00 sur un brancard, à peine conscient. De l’avoir vue lui tenir la main et lui murmurer des mots d’apaisement, d’avoir vu son déchirement lorsqu’ils l’ont emmené derrière la lourde porte coulissante, de la voir depuis pratiquement prostrée sur sa chaise à côté de moi, rongée d’angoisse, cela me bouleverse. Alors, j’engage la conversation.

C’est bien ce que je pensais, l’histoire qu’elle me raconte est tout simplement abominable. Son mari est atteint de deux maladies en même temps, Lewy et Parkinson, toutes deux dégénératives et mortelles à relativement brève échéance. Elle dit que c’était un homme plein de vie, sociable et très actif qui s’est retrouvé réduit à néant du jour au lendemain.

Elle raconte alors les difficultés à le maintenir à domicile puis sa résignation à le placer en EHPAD où il a fait une chute dernièrement, nécessitant une opération. Mais la plaie s’est infectée et son état général s’est dégradé à la vitesse grand V, d’où les urgences aujourd’hui car il n’y a pas de médecin le dimanche en EHPAD. Mais le plus affreux est ce qu’elle me confie en sanglotant :

  • C’est la première fois que je le revois depuis deux mois à cause du covid. Il se laisse mourir, il me l’a dit, et je ne peux pas être auprès de lui !

Si je ne me retenais pas, je la prendrais dans mes bras pour la réconforter. J’ai une boule dans la gorge, je ne sais pas pourquoi cela me touche autant. Si maintenant mon don d’empathie fonctionne sans contact, me voilà fraîche.

En fait, je repense à mon père. Je revois le gaillard bedonnant qu’il était et le moineau famélique qu’il était devenu, paralysé dans son lit médicalisé après son deuxième AVC. Je repense à ce qu’il me chuchotait en me tirant par la manche dès que ma mère avait le dos tourné :

  • Tu peux m’aider à mourir ?

Je lui replaçais sous la nuque la peluche Barbapapa que je lui avais achetée et j’essayais alors de lui changer les idées en faisant le pitre. C’était surtout moi que je voulais distraire car j’étais bien désemparée.

Je venais un week-end sur deux et la plupart de mes vacances. J’ai dû me familiariser très vite avec le lève-malade, le changement de couches, la toilette au lit et la becquée pour aider comme je pouvais ma mère et les infirmières.

Moi, plus que tout autre peut-être, je peux comprendre qu’on ne supporte plus de n’être plus qu’un tas de chair meurtrie, je peux comprendre la honte de faire dans une couche, la honte d’avoir les fesses à l’air devant sa femme, sa fille, la honte d’être torché par des étrangères, je peux comprendre l’horreur de s’apercevoir que l’on perd non seulement son esprit mais aussi son âme, je peux comprendre que l’on ne veuille plus de ce maintien de vie car justement, ce n’est pas une vie.

L’euthanasie est le plus miséricordieux des cadeaux. Que l’on n’est jamais préparé à offrir, dusse-t-il être légal. On ne parvient pas à se mettre à la place de celui qui agonise, on ne pense qu’à sa propre douleur d’avoir à survivre à l’autre. C’est compréhensible mais c’est égoïste.

Je me revois au volant, des larmes plein les yeux, lorsque j’ai dû venir de toute urgence car mon père était dans le coma à l’hôpital. Je lui ai pris la main, je lui ai dit qu’il serait délivré bientôt et je lui ai souhaité bonne route. Je ne pouvais pas lui dire « Tiens bon, reste avec nous, pour nous, comme un légume mais reste ! »

Une heure plus tard, c’était fini. Mes larmes à l’infini. Mais j’étais soulagée pour lui.

18.20. Je lève mes fesses et leurs escarres et je vais voir le secrétariat pour la seconde fois. Ma mère, elle, n’était pas mourante quand elle est arrivée donc j’aimerais bien savoir ce qu’ils lui font, s’ils la gardent et combien de temps mon fessier va être confiné sur ma chaise de torture. On finit par me passer l’interne au téléphone.

  • Alors, on a fait un scanner et une sérologie qui révèlent une atteinte covid car elle a des lésions dans les poumons. C’est cependant modéré car elle n’a pas de détresse respiratoire, le cœur va bien et…
  • Je ne comprends pas, elle a fait un test il y a cinq jours qui était négatif…
  • Oui, c’est très probable qu’elle l’ait eu et qu’il soit parti. On a refait un test écouvillon, on aura les résultats demain. Les médecins vous appelleront.
  • Je suppose que je ne peux pas la voir ?
  • Non, désolé…

Je suis abasourdie. Je vais voir la petite dame qui attend toujours sagement pour lui dire au revoir et je sors de l’hôpital pratiquement en courant.

C’est une fois rentrée que je réalise. Je vais poser le sac d’affaires que j’ai emmené pour rien dans la chambre de ma mère et là, j’éclate en sanglots. J’appelle mon frère, mon oncle, même Kevin, je repense à ce qu’elle m’a dit dans l’ambulance « J’ai peur ! Me laisse pas ! » et je ne peux plus m’arrêter de pleurer.

C’est un barrage qui cède, mes larmes coulent à torrent. Ça fait tellement longtemps que je n’ai pas pleuré ! C’est comme si elle venait de mourir. Tout ici me rappelle qu’elle n’est plus là, l’appartement entier résonne de son absence.

Pourtant, je savais que lorsqu’elle partirait pour l’EHPAD, cela allait me faire quelque chose et je pensais être préparée. Que dalle ! Même si j’étais impatiente de ne plus avoir à m’occuper d’elle, même si je ne la supportais plus, surtout ces derniers temps, cette séparation brutale me fait un mal de chien.

Cela dure une bonne heure où toute la boîte de kleenex y passe. J’ai les yeux tellement bouffis que je ne les vois plus. Je me mets à cogiter. Quand et qui a bien pu lui transmettre le virus ? Serait-ce moi en n’ayant pas pris de douche toute habillée en rentrant des courses ou en ne lavant pas les fraises au savon ?

Ou serait-ce Toto que nous sommes allées voir le dernier week-end avant le confinement, Toto qui se remettait doucement de ce qui semblait être une grosse grippe ? Ça ferait sens, elle a commencé à tousser courant mars, ses plaquettes et ses globules blancs ont chuté drastiquement début avril et la perte de poids a suivi…

Au final, peu importe, maintenant, c’est la voiture-balai du covid qui pose un problème, il faut qu’elle remonte la pente. Mais à son âge et vu son extrême faiblesse, je ne peux qu’avoir des craintes.

 

DECONFINEMENT DE LA CLIO

 

« Madame, Je reviens vers vous dans ce dossier qui vient de connaître une évolution. En effet, de potentiels candidats se sont manifestés tout récemment et en accord avec le juge commissaire, il a donc été décidé de leur donner un délai expirant le 19 mai 2020 à 12H00 pour formuler leur offre de rachat. Je vous tiendrai informé en cas d’offre.
Cordialement. »

Ça me laisse baba.

Vendredi 15 mai 2020 – DECONFINEMENT J+5

10.00. Pomponnée, je descends au parking. Ma Clio ronronne au premier coup de clef, brave Titine ! Je n’y ai pas touchée depuis plus de deux mois, ça me fait bizarre. Bref, je vais au restaurant donner mon jeu de clefs à la propriétaire.

Les abords du restaurant sont dans un état pitoyable, les bambous de la jardinière ont même été arrachés. Sur les vitres crasseuses, on peut voir des affiches en lambeaux A CEDER. J’avoue que cela me fait un peu mal au cœur.

Je retrouve la propriétaire et je vais pour lui montrer comment désactiver l’alarme. C’est hallucinant, je retrouve mes marques immédiatement, comme si j’avais quitté le restaurant hier : deux coups de clefs à l’envers, soulèvement de clenche puis traversée de la cuisine en dix secondes pour passer mon badge devant la centrale de l’alarme vers le bar.

Je m’attendais à être complètement dépaysée, limite une intruse mais de me retrouver dans ce décor me semble parfaitement naturel. Je regarde avec une pointe de nostalgie les verres à vin rangés au carré sur les étagères (la touche Monk), la machine à café qui clignote, le coin cosy avec ses fauteuils-club qui était souvent réservé longtemps à l’avance…

Je regarde les bouteilles qui prennent la poussière dans leur rack… Je me souviens avoir minutieusement fait la sélection des vins comme un artiste-peintre aurait choisi sa palette de couleurs. Je me souviens aussi des dégustations avec mon fournisseur, de mon enchantement quand il me faisait déguster des petits bijoux et de celui de mes clients lorsqu’à mon tour je les leur faisais découvrir…

Le vin, un fondamental de mon restaurant. Je proposais tout au verre et je changeais souvent la carte. Je crois que l’on était les seuls au monde à faire ça. Les clients adoraient, j’avais même pour projet d’organiser des ateliers-dégustation, fière de mon diplôme Wine & Spirit Education Trust.

Fière également d’avoir la passion chevillée au corps qui me prévenait de marcher dans les sentiers battus.

Après la fermeture du restaurant, on m’a demandé pourquoi je ne voulais pas me lancer car mon diplôme me permettait d’être sommelière ou d’ouvrir une cave à vins. En fait, je souhaite garder ma passion intacte et ne pas avoir à vendre des choses auxquelles je ne crois pas. De plus, j’ai tiré un gros trait sur le commerce et la restauration.

Bref, je me sauve à tire d’ailes. Presque quatre ans de ma vie à mettre à la poubelle.

14.00. En téléconsultation avec la doctoresse.

  • Je ne vois aujourd’hui que l’hôpital comme solution, docteur. Elle est extrêmement faible, elle tousse toujours, elle est de plus en plus essoufflée… Si ça se trouve, elle refait une effusion pleurale et tout le toutim ? Je n’ai pas de scanner dans mes placards et je ne sais pas faire les ponctions… Elle a peut-être aussi l’estomac et l’œsophage détraqués ? Mais je n’ai pas d’endoscope non plus. Je crois que je suis arrivée au bout de mes petits moyens.
  • Oui, je suis d’accord. Bon, là on est vendredi après-midi, je ne peux pas demander une admission pour ce soir et après c’est le week-end. Je vous propose de vous rappeler lundi première heure et on fera la demande ensemble pour une admission dans la semaine. Mais, et j’insiste, si cela se dégrade trop ce week-end, n’hésitez surtout pas à appeler les urgences car en ce moment, il y a zéro attente et elle pourra être admise dans la foulée.

Je débriefe avec Maman. Elle semble accepter l’idée… Allez zou, faut que je refasse un nouveau dossier pour l’hôpital et que je prépare sa valise. Là aussi, ce que je ressens est étrange. Je devrais pousser un énorme OUF de soulagement mais j’ai mauvaise conscience de chercher à me ‘débarrasser’ d’elle tout en sachant que c’est la meilleure solution et que je n’ai plus le choix.

Bref, même lorsqu’elle ne sera plus ici avec moi, je sais que je vais continuer à en baver.

23.00. Les squatteurs de banc sont de retour. Ils sont sous mes fenêtres depuis 19.00 avec la totale : mobylettes pétaradantes, bouteilles d’alcool, narguilés et fanfaronnades provocatrices.

Vivement l’hiver ou le prochain confinement.

DEPACSAGE

 

– Je suis contente de te revoir. On aurait pu aller manger au restaurant ?

Dit ma mère à Kevin en repoussant sa saucisse-frites. Kevin, que j’ai briefé dès son arrivée, préfère en rigoler.

Mercredi 13 mai 2020 – DECONFINEMENT J+3

Il est passé signer les papiers pour la dissolution de notre PACS et est resté déjeuner. Il n’a toujours pas retrouvé de boulot mais a bon espoir dans les semaines qui suivent. Comme moi. Il prévoit tout de même la bérézina jusqu’en septembre. Comme moi. Si cela perdure, il n’aura d’autres choix que de retourner se mettre au vert chez ses parents. Pas comme moi.

Moi, c’est la rue qui m’attend. Il y a quelques jours d’ailleurs, j’ai écouté attentivement le témoignage de Christian Page, cet ancien SDF qui a écrit un bouquin. J’ai pris en note ses conseils car je me suis dit que j’en aurai peut-être besoin bientôt…

Bref. Chaque chose en son temps. Déjà, j’aimerais classer le dossier Maman. Et vu qu’elle est de plus en plus faible, les 300 mètres jusqu’à chez la doctoresse vendredi paraissent exclus. Donc, je transforme la consultation en cabinet en téléconsultation et j’appelle l’EHPAD.

  • Je voudrais savoir si une entrée chez vous en urgence serait possible. Car je ne suis vraiment pas sûre qu’elle tienne encore un mois et peut-être qu’un séjour à l’hôpital n’est pas nécessaire si vous pouvez l’accueillir avant…
  • Pas de souci, il faut juste une mise à jour du dossier médical et un test Covid négatif.

Bon. On verra vendredi ce qu’en pense la doctoresse.

Mais si c’est l’EHPAD un mois en avance, faut que je refasse mes comptes car ce ne sera pas la même chanson. Car plus de participation au loyer, aux courses, plus d’heures en CESU… Mais bon, la priorité, c’est elle.

18.45. La propriétaire des murs du restaurant m’appelle pour savoir si elle peut récupérer mon jeu de clés. Elle s’inquiète aussi de cette vente aux enchères car le liquidateur la renvoie systématiquement dans ses barres. Alors, on papote. Déjà parce qu’elle et moi avons toujours été en bons termes mais aussi parce que c’est une pipelette. Je lui dis que je n’ai aucune nouvelle du liquidateur, que je ne sais absolument pas ce qui est cessible de ce qu’il ne l’est pas et que bien sûr, je lui donnerai mon jeu de clés.

Ça dure trois quarts d’heure, du coup, ça me fait zapper ma gym. Ça m’arrange, en fait, je suis très fatiguée aujourd’hui et j’ai mal partout.

Et je reçois par mail les résultats du test Covid de ma mère : négatif.

 

DESILLUSION

Mardi 12 mai 2020 – DECONFINEMENT J+2

La charrue, les bœufs et la peau de l’ours. Je l’ai su dès que je suis allée la réveiller ce matin.

  • Je n’ai plus de forces, je vais mourir !

Nausées devant ses tartines et demi-gamelle à faire deux pas, vacillante comme la flamme d’une bougie. C’est même pire car ses caprices sont revenus en force.

  • Bah t’as pas fait ta toilette ?
  • Nan.
  • Et tu n’as pas changé de culotte ? Je t’en ai mis une propre là bien en vue.
  • Pas envie.

Puis, au déjeuner :

  • C’est dégueulasse, comment tu peux me servir ça ?!
  • Je te mettrais du foie gras que cela serait la même chose. Tu veux quoi ?
  • Des concombres.
  • Bah y en a pas. Tu te crois au restau ?!
  • M’en fous, j’ai pas faim de toute façon !
  • Tu as conscience qu’à ne pas manger, tu vas te retrouver à l’hôpital ?
  • La bouffe y sera peut-être meilleure.
  • Bien sûr, j’aurais tout entendu.

L’arrêt de ses médocs a permis de désembrumer un peu son esprit mais l’effet revers est qu’elle est plus défiante et capricieuse que jamais. Je me contiens comme je peux mais je suis surtout très déçue.

  • Tu ne te souviens pas d’hier ?
  • Nan.
  • Tu étais bien et tu as fait trois repas sans renâcler.
  • Ça m’étonnerait.

Il m’avait prévenue, Harry, les vieux ne tiennent pas l’énergie longtemps. Mais 24 heures, c’est vraiment très court ! Bref, me voilà bien déconfite. Et de la regarder sommeiller à demi-morte dans son fauteuil la bouche ouverte, je décide d’appeler la gériatre de l’hôpital pour voir si elle peut la prendre en pension quelques temps, histoire de la remonter avec des perf de cocaïne ou je ne sais quoi. Elle va me rappeler.

On m’a conseillée de me souvenir des bons moments pour contrebalancer le négatif. Le fait est que je n’en ai pas. A part celui d’hier.

18.00. Je crois qu’après le bras gauche, je viens de me flinguer le genou droit. Plus spécifiquement, je crois que ma fibromyalgie en a marre de la Wii. J’ai l’air fine dans mon salon avec mes abattis en vrac. J’espère que ça va passer.

Je range donc la Wii en claudiquant et m’en vais buller en croix devant la télé. Et même pas une seule chips dans tout l’appart pour me réconforter. Décidément, y a des jours, comme ça… Le problème, c’est que je les cumule, en ce moment. Petit moral.

21.00. Je ne peux, bien sûr, m’empêcher de repenser à mon tirage de cartes d’il y a deux jours. Car il y a plusieurs interprétations, je n’ai peut-être vu que celle qui m’arrangeait… Je ressors donc ces trois cartes.

Moi : Le Sexe > Passion ou servitude, grandeur et misère de la condition humaine.

Lui : L’Aventure > Chemins de traverse, compromission, histoire hasardeuse.

Nous : La Fin > Séparation. Il n’y a rien de définitif en termes spirituels.

C’est peut-être en fait la fin de notre misérabilité ? La fin de la servitude et de l’histoire hasardeuse ? Surtout qu’avant ce tirage pyramidal, j’ai fait un one-shot, c’est-à-dire une question/ une carte. Donc à la question « Vais-je voir Walter bientôt ? » j’ai tiré ça :

Le Karma > Sensibilité, équilibre, dispositions pour le bonheur. Invitation à prendre en compte les leçons du passé.

Je ne sais plus où j’en suis. Entre mon intuition, les tarots, son silence… Je me dis que je vais me forcer à l’appeler, ou le relancer par texto, ou lui envoyer cette fameuse lettre d’adieu, ou le lien de ce blog… Honnêtement, je ne sais pas quoi faire. Donc, je ne fais rien. Comme à mon habitude.

Quelle gourde !

LE MIRACLE

 

– Hé ! J’ai faim, quand est-ce qu’on mange ?

Je n’en crois pas mes oreilles ! Comme je la regarde d’un air éberlué, elle a un petit rire et enchaîne :

– On n’a rien fait pour ton anniversaire hier, si tu veux on va manger quelque part aujourd’hui ?

Ah oui, je me disais bien !

Lundi 11 mai 2020 – DECONFINEMENT J+1

MERCI HARRY !!! C’est magique, je la retrouve presque comme elle était avant ! Je retrouve ma mère ! Punaise, j’en pleurerais presque. Hé Harry, tu vas rouler en Rolls si tu décides de bosser dans les EHPAD !

Bon, elle ne s’est pas mise à dévorer poulardes et sangliers mais elle a terminé son assiette en un temps record de dix minutes et n’a presque pas maugréé devant sa crème nutritionnelle goût médicament qu’elle recrachait il y a encore deux jours. Et presque plus de nausées.

Elle est aussi plus alerte, moins apathique, limite la pêche et chose surprenante, moins sourde… Bref, l’arrêt de ses médocs et le coup de boost d’Harry, c’était la solution. Je m’empresse d’en informer la doctoresse dès que la téléconsultation démarre. Bon, pas à propos d’Harry, hein.

  • D’accord. Alors, surveillez la tension, la température, si elle fait pipi et si elle prend soudainement du poids.
  • C’est-à-dire ?
  • Un kilo par jour, ça doit vous alerter.
  • Je serais plutôt contente mais bon, puisque vous le dites.
  • Vous m’appelez s’il y a le moindre problème et je veux la voir au cabinet vendredi avec les résultats des analyses que vous ferez jeudi, c’est bien ça ?
  • Oui, c’est la totale ce jeudi.
  • Bien. Donc vendredi, vous venez avec un masque et pile à l’heure, ni en avance ni en retard pour éviter la salle d’attente, entendu ?

Je fais une rapide règle de trois puis je me visualise en train d’entraîner ma mère avec un chrono :

  • Allez, tu as 9 minutes pour faire 300 mètres à ta vitesse de tortue paraplégique. Go go go !

Je suis tellement contente que bien sûr, je remets en question son placement prochain en EHPAD. En étant bien comme elle est là, je me dis qu’elle n’a peut-être plus besoin d’y aller et que la vie toutes les deux comme je l’avais supposée est désormais possible…

Bon, déjà on attend de voir dans la durée. Mais pour la première fois depuis bien longtemps, je me sens légère, comme libérée d’un poids. Le déconfinement sous toutes ses coutures.

En parlant de déconfinement, devant chez moi sur le muret qui longe le parc, j’aperçois un attroupement… Je regarde mieux, eh oui, c’est bien un apéro géant ! Je l’avais dit ! Et ce ne sont pas les regards réprobateurs des quelques passants qui effrayent la petite troupe. Ils feront moins les malins quand on sera reconfinés dans quinze jours, au rythme où va leur connerie.

ANNIVERSAIRE & TAROTS

– Et si on buvait du champagne pour ton anniversaire ?

– Je ne vois pas ce qu’il y aurait à fêter.

J’ai toujours aimé fêter mon anniversaire. Jusqu’à 29 ans. Après, j’ai bloqué le compteur et je me suis toujours arrangée pour me planquer quelque part ce jour-là, le temps qu’on m’oublie. Comme lorsque je suis partie pêcher à la mouche dans le Montana. Là-bas, pas de facebook, pas de téléphone, une retraite du monde en bonne et due forme. Au Paradis, qui plus est.

Ah si j’avais pu y rester !

Dimanche 10 mai 2020 – CONFINEMENT J+55

Voilà. Ce soir s’achève le confinement en France. On va pouvoir, selon le premier ministre, reprendre notre vie. Ce n’est pas bien de se moquer, Monsieur. Car je reprends quoi, moi ?

J’aime bien le confinement et je n’ai nulle intention de sortir plus que par nécessité. Rien ne va donc changer pour moi demain, sauf que je peux jeter les attestations que j’avais imprimées d’avance. Ce sera même pire, je dirais, car je vais devoir réapprendre à vivre fenêtres fermées à cause du bruit dans la rue qui va, sans l’ombre d’un doute, faire un retour fracassant.

Je jette un oeil dehors… Bah oui, c’est la foule. En grapillons et sans masques. Rien ne distingue d’un autre dimanche de printemps. Je les vois tous déambuler en short et en tongs avec leurs mômes qui tourbillonnent furieusement en essaim autour d’eux… Ah ça va leur faire bizarre les Saints de Glace demain !

Je reviens vers mon ordi. Car au terme de ces deux mois pendant lesquels j’ai pu entamer cette thérapie en écrivant ce journal, j’ai besoin de faire un premier bilan.

Je refais donc une photo : 48 ans sonnantes donc, toujours avec ma mère copieusement alzheimeurée, toujours célibataire, toujours pas d’enfants et encore moins de job.

Ah merde, rien n’a changé ! Et pourtant, si…

J’ai beaucoup avancé, en fait. J’ai compris plein de choses. De coucher ces mots jour après jour et de parler avec d’autres que mes plantes vertes m’a permis de construire ma pensée et d’une certaine façon, j’ai pu m’ouvrir. Je n’ai même plus de problèmes à dire mon âge !

Ainsi, j’ai pu accepter mon échec avec ma mère et prendre la décision de la placer en EHPAD. J’ai compris mes mécanismes d’auto-empoisonnement et assumer mes faiblesses.

J’ai pu me regarder dans le miroir sans détourner les yeux, je m’y suis vue telle que je suis : pathétiquement fragile sous mes airs de dure à cuire, lâche et veule parfois, mais aussi remplie d’espoir et au final, prête à en découdre. Et sans trop de rides.

La route est longue encore. Pour l’instant, je n’ai fait que comprendre pourquoi et comment j’en étais arrivée là. Devant moi se profile un horizon de choix à faire en mon âme et conscience, peut-être un crochet par la contrition et très certainement des combats à mener encore. Principalement contre moi-même.

C’est pas gagné. Hier, je n’ai pas pu résister et j’ai fait un ménage intégral de l’appartement. Monk aurait été fier de moi. Bon, allez, je vais y aller petit-à-petit, ça ne sert à rien de mettre la charrue avant les boeufs, avant même le champ.

Et comme c’est mon anniversaire, j’imagine un gâteau (sans gluten) avec des bougies dessus et je fais un voeu. Plusieurs, en fait.

1. Je souhaite que ma mère retrouve la pêche en retrouvant l’appétit afin qu’elle puisse tenir jusqu’à son placement en EHPAD dans un mois.
2. Je souhaite retrouver un job bientôt et avec, l’assurance de pouvoir continuer de payer mon loyer.
3. Je souhaite revoir Walter et qu’on ne se quitte plus.
4. Je souhaite reperdre les deux kilos que la Wii-Fit a dit que j’ai pris.
5. Je souhaite que le déconfinement ne nous ramène pas au confinement…

Je pousserais bien jusqu’à me faire une petite boum solo où je chanterais à tue-tête et danserais comme une folle dans le salon… Je tâte mes épaules et mes hanches mais la grimace de douleur qui s’empare de mon visage ne me laisse aucun espoir. Ce sera donc boum solo dans ma tête.

J’aurais peut-être dû en parler à Harry hier quand je lui ai demandé son aide pour ma mère ? Bon, il a déjà travaillé sur mon cas auparavant mais il y a eu peu d’effet. Il s’est d’ailleurs reçu des châtaignes quand il a apposé ses mains sur moi qui l’ont laissé pantois. Peut-être que j’ai inconsciemment sorti la kalachnikov pour repousser son énergie que j’ai considérée comme une intruse ?

Sacré Harry… Un personnage truculent avec une vie hors du commun. Lui-même pourtant se taxe de mec normal un peu plan-plan, c’est ça qui est génial car il est tout sauf ça.

Tout jeune retraité, il a écrit un bouquin pour raconter l’extraordinaire découverte qui l’a amené à se reconvertir. En effet, son légendaire esprit ultra-cartésien et ultra-athée s’est pris une bonne grosse claque lorsqu’il s’est découvert, un peu par hasard, le don de… magnétisme.

Il a mis du temps à en être convaincu mais ses résultats ont dépassé toutes les attentes. Son bouquin, en grande partie autobiographique, raconte bien cette révélation inattendue et le long cheminement jusqu’à l’acceptation de ce don. C’est d’ailleurs en lisant son manuscrit à la chasse aux fautes d’orthographe que j’ai eu envie de me remettre à écrire. Comme quoi, il n’y a pas de hasard.

Bref, c’est la lecture idéale en ces temps de confinement où le rire et l’espoir sont des bouffées d’oxygène à l’état pur. Et en plus, c’est très drôle. Comme son auteur.

https://www.librinova.com/librairie/franck-lambert/harry-brindille-1

Il est donc devenu celui qu’on appelle quand on n’a plus d’espoir. Ghosbusters, quoi, le tonton-rebouteux, puisque c’est l’oncle de Nénette. C’est d’ailleurs elle qui m’a conseillée hier de l’appeler car il est capable selon elle de magnétiser à distance sur photo. Il a fait récemment quelqu’un qui sortait de chimio qui ne voulait plus manger, le résultat est bluffant.

Je lui ai donc envoyé une photo de ma mère ce matin. On verra bien. On ne pourra pas me reprocher de ne pas avoir tout tenté.

23.00. Cette journée d’anniversaire confiné s’est passé comme les autres, quelques messages sur Facebook et Toto qui m’a appelée, la routine, quoi. En revanche, aucune manifestation de Walter, pas même un minuscule texto d’anniversaire. J’ai un mauvais pressentiment. Alors, je sors mes tarots divinatoires.

Je me trouve toujours ridicule quand je fais ça. Avoir recours aux sciences occultes quand on est désespéré, c’est compréhensible mais lamentable. Alors, pourquoi je me ridiculise sciemment ? Parce que ces tarots ne m’ont jamais menti. Ce n’est pas pour autant que j’en ai tenu compte car paradoxalement, je voulais croire encore que j’étais seule maîtresse de mon destin.

En ce qui concerne Walter, j’ai bien sûr fait un paquet de tirages, depuis le temps, mais sans que cela m’apporte un quelconque apaisement ou une clairvoyance particulière. Ce soir, j’hésite. Car si je redoute bien ce que je pressens, je m’interroge plus sur ma capacité à ne pas faire l’autruche… Allez, je me lance.

Je fais un seul tirage dit pyramidal. Moi en bas à gauche, lui en bas à droite et notre futur au milieu en haut :


Moi : Le Sexe > Frustrations, difficultés à exprimer sa nature, blocages, inhibitions.

Lui : L’Aventure > Nécessité psychologique destinée à forger le caractère.

Nous : La Fin > Rupture, crise, décalage, éclat, conclusion.

 

No comment.

 

…TO BE CONTINUED ON SEASON 2…