Saison 2

PEDALAGE DANS LA SEMOULE

 

– Bonjour, j’ai appelé tout à l’heure, j’amène des affaires pour ma mère. Eventuellement, je peux la voir et parler aux médecins ?

  • C’est nous, les médecins et là on n’a pas le temps. Il faut prendre rendez-vous. C’était déjà le cas avant le covid, alors vous imaginez aujourd’hui !

On se calme, j’ai dit ‘éventuellement’. Bref, on m’envoie attendre à l’extérieur du service gériatrie où ma mère a été transférée hier. Les chaises ne sont pas en métal comme aux urgences mais ne sont pas plus confortables.

Mardi 19 mai 2020 – DECONFINEMENT J+9

Au bout d’une vingtaine de minutes, une des médecins vient me voir en douce.

  • Le test écouvillon est revenu négatif mais on s’en doutait. Là, ce qui nous inquiète, ce sont ses plaquettes très basses et ses défenses immunitaires quasiment à zéro.
  • Bah c’est pour ça que je vous l’ai amenée. C’est vraiment le covid qui a fait ça ?
  • Très probablement. Aussi, vous pouvez aller la voir mais pas trop longtemps. Pas de contact, pas de bisou, d’accord ?

Je ne me le fais pas répéter deux fois et Maman m’accueille avec un grand sourire.

  • Je suis bien contente de te voir !
  • Moi aussi. Je ne peux pas rester longtemps, c’était juste pour te dire que je ne t’ai pas abandonnée.

J’essaye de lui expliquer ce que m’a dit le médecin mais je vois bien qu’elle ne capte pas plus qu’avant.

  • Quand est-ce que je sors ?
  • Pour ça, il faut te requinquer. Tu manges au moins ?
  • Oui.
  • Deux bouchées, c’est ça ?
  • Bah j’ai pas faim, j’ai des nausées…
  • Maman, fais un effort s’il te plaît : plus tu mangeras, plus tu retrouveras des forces et plus vite tu seras sortie !

Je lui dis au revoir et je m’enfuis. Je n’aime décidemment pas ces situations où je suis totalement impuissante, où tout ce que je peux faire est de peigner la girafe.

Le gars qui filtre les entrées avec son gel hydro-alcoolique est toujours là dans sa petite cabane qui ressemble au stand du bateau-pirate chez Mickey. J’ai bien cru d’ailleurs, quand je suis arrivée, qu’il allait me donner un ticket de manège. En fait, il m’a dit que j’avais mis mon masque à l’envers… Le côté bleu doit être à l’extérieur ! Bah c’est écrit nulle part !

12.30. Je grignote devant mon ordi. Il faisait beau, je suis rentrée à pied de l’hôpital car je me suis dit que de marcher me ferait du bien. J’ai donc traversé toute la ville. Une bonne petite trotte qui, sans nul doute, va laisser sa carte de visite auprès de mes muscles… Je les sens déjà en train de préparer le piquet de grève.

Le bruit de la rue qui entre par la fenêtre du salon pour sortir par celle de la chambre en ce jour où l’on frôle les 28° et où le moindre courant d’air est précieux, a bien retrouvé, comme je le craignais, son niveau d’avant confinement. C’est si fort parfois que cela me retourne les yeux dans les orbites. Où sont mes purée de boules Quiès ?!

Tiens, un mail du liquidateur qui fait état d’une seule offre de reprise à… 60 000 euros ! Des peccadilles, quoi, mais c’est toujours mieux que ce que l’on aurait obtenu par la vente à l’emporte-pièce. Et la propriétaire va pouvoir retrouver un locataire.

« … Je vous remercie de me faire part de vos éventuelles observations par retour… »

Vaut mieux pas, Madame.

Bref. Je ferme mon ordi et je me mets à gamberger. Dois-je commencer à faire les cartons de ma mère ? Planifier le déménagement ? Réaménager l’appart ? Mais si elle rentre à la fin de la semaine ?

Je ne sais pas pourquoi, j’ai tout laissé tel quel, je n’ai touché absolument à rien. Comme si elle allait rentrer d’un instant à l’autre. Je suis bloquée. Comme dans un jeu vidéo, je ne parviens pas à passer au niveau supérieur. Elle me manque.

D’une certaine façon, je me sens mieux. Même si je suis souvent au bord des larmes, je ne suis plus en colère et je n’ai plus mauvaise conscience. Beaucoup moins, en tout cas. Je préfère qu’elle me manque plutôt que d’avoir envie de l’étrangler. Qu’est-ce que j’ai pu détester être comme ça !

Je me retrouve aussi un peu désœuvrée car mine de rien, m’occuper d’elle me prenait pas mal de temps. Je sais que je devrais en profiter pour retoucher mon cv et me remettre à fond sur ma recherche d’emploi mais d’une, je n’ai pas du tout la tête à ça et de deux, je ne suis pas sûre que l’activité soit redevenue assez conséquente pour que les embauches redémarrent.

Tant pis, je me laisse pédaler dans la semoule.

20.00. Un appel de Kevin pour prendre des nouvelles de ma mère. Il est passé hier, j’en ai profité pour lui refiler la bouffe que ma mère ne mangera plus. Bref, ça me fait du bien de discuter. Il est mimi. Je pense qu’il a été touché par mes larmes dimanche soir, lui qui ne m’a jamais vue pleurer. Il a même accepté de me donner un coup de main pour démonter les meubles et faire les cartons quand je me lancerai.

Et je ne peux m’empêcher d’être amère quand je repense à Walter. C’est lui qui devrait être là, pas mon ex et son soubresaut inattendu de compassion. Bon, en même temps, je ne lui ai pas dit. Dimanche sur ma chaise aux urgences, cela m’a bien démangée de lui envoyer un texto. En fait, je ne savais pas trop quoi écrire. Je lui en voulais de ne pas prendre de mes nouvelles mais je ne lui en donnais pas pour autant. Je t’aime moi non plus. Comme d’habitude.

 

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