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CHEF CUISINIERE DE L’ENFER

– Je mangerais bien du gigot…

Et je fais quoi du reste après l’unique minuscule tranche que tu auras mangée avec des haut-le-coeur à chaque bouchée ?!

Lundi 13 avril 2020 –CONFINEMENT J+28

La confection des repas a toujours été très compliquée. Déjà, parce que nos régimes alimentaires diffèrent (moi strictement végétarienne sans gluten et elle hyper-protéines/glucides), ensuite parce que les infimes quantités qu’elle accepte d’ingérer ne me laisse pas beaucoup de latitudes. J’ai bien pensé à cuisiner d’avance et à étaler sur la semaine mais, complication suprême, si jamais je lui ressers le même plat le lendemain, je me le prends en pleine poire !

Je dois donc cuisiner en one-shot, en infime quantité pour elle et différent pour moi. De plus, je dois souvent manger en cachette car elle n’arrête pas de lorgner sur mon assiette :

– Je voudrais manger comme toi…
– Ne touche pas à mes concombres ! Le docteur a dit que ce n’était pas assez nourrissant pour toi, Maman, tu dois manger en priorité de la viande et du pain.
– Bah pourquoi tu n’en manges pas ?
– Je t’ai expliqué un milliard de fois que je suis allergique !
– Mais je peux quand même manger des concombres ?
– Oui, quand tu auras fini tes deux chicken-wings. Ce dont je doute si tu manges des concombres avant.
Alors, je lui ai donné ce sur quoi elle lorgnait et ça n’a pas fait un pli, au bout de trois bouchées :
– Ça m’écoeure, j’ai pas faim, j’ai des nausées.
– Tu te rends compte que quoique je mette dans l’assiette, c’est la même comédie ? Tu vois bien que c’est dans ta tête !

13.00. Le combat de coqs habituel prend ce midi des allures dantesques. Et me voilà repartie dans un tourbillon de colère qui s’alimente au mur des lamentations qu’a érigé ma mère. Je ne sais pas si c’est parce que c’est Pâques aujourd’hui mais c’est bien ma fête, en bonne grosse cloche que je suis.

J’ai même l’impression que c’est de pire en pire et qu’elle ne fait que régresser chaque jour : elle refuse désormais presque toute nourriture et passe la journée allongée dans son fauteuil à gémir, les yeux dans le vide.

Je prends le temps de me calmer puis je vais la voir dans sa chambre. Il me reste une ultime solution que je veux lui soumettre. Ai-je en tête qu’elle acceptera mieux si je lui en fais part avant au lieu de la mettre au pied du mur ?

– Maman, que penses-tu si je fractionne tes repas tout au long de la journée ? Au lieu d’avoir trois gros repas et un goûter, tu aurais six collations. Bon, même si l’expression ‘gros repas’ est très mal choisie dans ton cas.
– J’en pense rien. Laisse-moi mourir en paix.
– Bah c’est pas possible. Pas sous mon toit.

Je remballe donc mes dents avec la ferme intention toutefois de mettre en oeuvre ce système de collations dès demain. Je n’ai plus grand-chose à perdre, de toute façon.

ET SI J’ALLAIS A LOURDES ?

Samedi 11 avril 2020 – CONFINEMENT J+25

« Ma vie est un miracle » par Bernadette Moriau. J’écoute cette dame à la radio parler de son livre qui retrace sa maladie, le syndrome de la queue de cheval, qui l’obligeait à consommer de la morphine comme des tic-tacs et à marcher dans un carcan à la Robocop, et surtout de sa guérison miraculeuse après une visite à Lourdes.

Même si je ne peux pas comparer ma maladie à la sienne, je ne peux m’empêcher de compatir, voire même de ressentir son supplice à devoir ne serait-ce que poser le pied par terre.

Surtout aujourd’hui. Je ne sais pas trop si je me suis claqué un truc ou si c’est ma fibromyalgie qui se rappelle à mon bon souvenir mais j’ai mal absolument partout, des cervicales au talons.

Je déclare donc un férié de la Wii-gym. C’est bête, ça commençait à porter ses fruits avec l’esquisse de muscles dont je ne soupçonnais même pas l’existence il y a un mois.

Bref, comment ça se passera lorsque ma maladie évoluera ? Accepterai-je le fauteuil roulant ? Et si je n’ai personne pour s’occuper de moi, où vais-je aller ? En EHPAD avant l’heure ?

Ou à Lourdes, moi aussi ?…

APPEL DE LA GERIATRE

Jeudi 9 avril 2020 – CONFINEMENT J+23

– Bonjour, je suis la gériatre qui suit votre maman à l’hôpital. Je vous appelle car j’ai reçu ses dernières analyses qui sont très mauvaises : comment va-t-elle ? Elle n’est pas morte ?

Euh… non… Attendez, je vérifie… Si si, elle est toujours en vie. Moi, c’est limite mais bon…

La doctoresse de ma mère m’a déjà appelée hier, tancée par le labo qui s’affolait des taux extrêmement bas de ses globules blancs et de ses plaquettes, c’est rigolo, elle m’a posé la même question…

Ma mère est un cas, je vous l’avais bien dit. Toutes les analyses révèlent bah qu’elle devrait être morte mais ce n’est pas le cas, à part son asthénie qui s’est accrue. Pff vous me mettez le doute, maintenant… Non, je vous assure, elle n’a pas d’hémorragie spontanée, pas de fièvre et elle a encore la force de m’emmerder chaque jour, donc…

Oui oui, j’ai bien compris, à la moindre alerte, je vous appelle et vous l’hospitalisez. Merci, au revoir, docteur.

VOL DIRECT POUR LE MONTANA

– Détendez-vous, respirez… Fermez les yeux et visualisez un endroit où vous vous sentez bien, un endroit où votre taux vibratoire est au maximum…

Cours de sophrologie ce matin à la radio. Me voilà en route pour le Montana.

Mercredi 8 avril 2020 – CONFINEMENT J+22

Je peux voir la terre en-dessous de moi, les vallées, les rivières, les villes qui défilent, je suis une oie sauvage qui migre. Et déjà, j’aperçois les montagnes sur l’horizon immense. Je plonge d’un coup d’aile vers la Missouri River et je me pose sur la crête qui la surplombe. Et d’aussi loin que peut porter mon regard, la beauté époustouflante des paysages m’émerveille.

Je suis rentrée chez moi. Nulle part ailleurs, je peux me sentir en si parfaite communion avec l’intime conviction d’appartenir à ces terres depuis l’aube des temps. Depuis l’âge de treize ans, tout du moins, à travers un film en noir et blanc dont l’intrigue m’est passée au-dessus car je n’avais d’yeux que pour les décors si somptueux qu’ils m’en paraissaient irréels. Ce film, c’était River Of No Return avec Marilyn Monroe et Robert Mitchum.

Je n’aurais su dire pourquoi j’ai éprouvé une telle fascination qui n’a fait que se renforcer par la suite avec des films comme A River Runs Through It, Legends Of The Fall, River Wild et The Horse Whisperer…

A chaque fois, un enchantement absolu m’a étreinte et la pointe de nostalgie que j’ai ressentie alors m’a bouleversée. Pourquoi ce sentiment d’appartenance si fort pour des terres dont à priori je n’étais pas originaire et sur lesquelles je n’avais jamais mis les pieds ?
Jusqu’à ce que je me décide pour l’anniversaire de ma dernière dizaine, celle que j’avais considérée à vingt ans comme étant la dead-line ultime… Je suis partie seule donc pour ce voyage très spécial qui était tout sauf touristique. Il fallait que je sache pourquoi l’appel de ces terres résonnait dans mon coeur depuis si longtemps.

J’ai atterri à Missoula à l’ouest puis j’ai pris un bus Greyhound pour rallier Bozeman plus au sud où j’avais booké un séjour dans un ranch et un guide pour pêcher à la mouche. D’ailleurs, le jour même de mon anniversaire, j’étais en cuissardes dans la Missouri River avec une magnifique truite au bout de ma ligne !

Et j’ai su. Pas à Missoula, ni même dans le bus, mais en arrivant vers Bozeman, à l’instant même où le lacet d’une route a dévoilé une vallée profonde sur un horizon de montagnes qui se dessinaient sous un ciel d’une immensité démesurée… La Madison Valley…

Cela m’est alors apparu en une fraction de seconde, une révélation : j’étais rentrée chez moi.

J’y suis retournée deux fois par la suite et à chaque fois c’était un déchirement de repartir. J’ai affiché des photos au-dessus de mon lit dans lesquelles je me replonge, mélancolique. Parfois, le mal du pays est si fort que j’en étouffe.

JE REPASSE LE BEBE A TOTO

Mardi 7 avril 2020 – CONFINEMENT J+21

Devant les prix prohibitifs des quelques EHPAD en région parisienne que j’ai pu obtenir, je décide de faire des recherches en province, vers chez mon frère que j’appelle avant, bien sûr, pour avoir son avis. Et il est enthousiaste ! Ça faisait longtemps que je n’avais pas entendu quelqu’un d’aussi ravi, ça fait du bien.

Mon petit Toto ! Il va retrouver sa maman près de lui, lui qui n’a jamais été très d’accord sur le fait que je la déménage sur Paris il y a quatre ans. Plus pour lui que pour elle mais sur le fond, il avait raison, c’était une mauvaise idée que je me suis empressée de balayer d’un revers de main.

Il avait à l’époque suggéré cet EHPAD à côté de chez lui mais ma mère avait déjà, sur mes fortes recommandations, préféré Paris et ses médecins à foison et ne voulait pas, je cite : « Quitter un trou paumé pour aller m’enterrer dans un autre ».
Toto et moi n’avons jamais été très proches, sauf quand on était gamins. J’ai toujours pris mon rôle d’aînée très à coeur et mon petit frère, c’était sacré. Je le trimballais partout avec moi, on faisait tout ensemble, je m’en occupais comme une deuxième mère et cela lui convenait.

Lui aussi a été adopté mais je ne pense pas que c’était cela qui faisait notre complicité. C’était mon frère, j’étais sa soeur, point. Puis, on a grandi, nos chemins se sont séparés quand moi, piaffant d’impatience, je me suis sauvée à la première occasion pour parcourir le monde et que lui a fait le choix de rester dans le trou paumé, justement.

A bien y repenser, c’était la seule personne en qui j’avais confiance et qui ne m’a jamais trahie de quelque façon que ce soit. Aujourd’hui, je me rends compte que c’est toujours le cas. C’est assez bizarre comme sentiment : c’est lorsque l’on se sent seul au fond du puits que l’on regarde en soi s’il ne reste pas une bribe de lumière et quand on la trouve, c’est troublant et somme toute, réconfortant.

Car on était presqu’en froid depuis que Maman est venue habiter près de moi à Paris. Mais depuis son séjour à l’hôpital et surtout depuis son arrivée chez moi fin octobre, je dirais que nos liens se sont resserrés. On s’est vus de façon plus régulière et on s’appelle souvent depuis le confinement.

Et aujourd’hui, il est plus qu’heureux de préparer le retour de sa mère auprès de lui et moi, je suis soulagée de lui passer le relais.

22.00. « Bonne nuit, ma chérie. »

C’est le seul moment où je retrouve ma mère, une toute petite fraction d’elle qui me bouleverse bien plus que je ne saurais l’admettre. Et qui bien sûr fait voler en éclats ma résolution de me séparer d’elle.

Maintenant que cela prend forme concrètement, je ne fais qu’osciller matin et soir entre le ras-le-bol et l’envie d’essayer encore de la garder à la maison avec moi. Le problème, c’est que j’ai un process très long et tortueux pour accepter une nouvelle situation et tourner la page.

A chaque grand tournant de ma vie, un divorce, un licenciement économique, le décès de mon père, dernièrement la fin de mon business, je fais un rêve révélateur, initiatique qui me permet de clore le chapitre et d’avancer. Donc là, autant dire que je l’attends de pied ferme, ce rêve.

Car je ne parviens pas me résoudre à ce qu’elle ne soit plus là, plus à côté dans sa chambre. Je me rends compte que dès que je pousse la porte pour aller la voir, j’ai une seconde d’appréhension, j’ai peur de la trouver inerte dans son lit ou dans son fauteuil et même tard le soir, je vais à pas-de-loup écouter si elle respire pendant qu’elle dort.

C’est donc les yeux pleins de larmes, ce soir, que je vais à la porte de sa chambre glisser une oreille pour vérifier qu’elle dort paisiblement.

PERSONNE NE M’A PREVENUE

Lundi 6 avril 2020 – CONFINEMENT J+20

13.30. J’ai été livrée hier de ma commande Ooshop passée il y a quinze jours et je m’aperçois, devant le refus catégorique de ma mère de manger, que je vais devoir en jeter une bonne partie à la poubelle.

Il y a quinze jours, ne sachant pas si et quand Franprix allait être ravitaillé, j’ai commandé des quantités pour tenir un siège. Mais aujourd’hui, le panel des choses qu’elles acceptaient encore de manger en prend un sacré coup : fini les saucisses, fini les pâtes, fini les cuisses de poulet, fini les madeleines, fini les babas au rhum !

J’ai tout essayé, en vain. Ça ne fait que renforcer ma conviction que l’EHPAD est la meilleure solution, pour elle comme pour moi. Je vois bien que je suis arrivée au bout du bout et qu’il faut que je réchappe de cette situation avec mes quelques neurones restants.

Ces cinq mois défilent devant mes yeux, je me revois endurer l’insupportable jour après jour, je revis le moment où je me suis vue vaciller, où j’ai commencé à remettre en question mon seuil de tolérance… J’essaye de toutes mes forces de me rappeler si quelqu’un m’a dit :

– Tu verras, tu n’y arriveras pas. Tu ne supporteras plus la démence, le rabâchage, la déchéance. Quand tu devras tout fermer à clef, quand tu devras nettoyer la merde et recevoir la bouffe dans la figure, quand tu ne seras plus qu’une garde-malade et auras perdu toute notion de filiation, tu tomberas.

Je me demande même si je vais tenir jusqu’à son placement en EHPAD.

SI SI Y A DE LA PLACE EN EHPAD

– Oh c’est bizarre, y a personne dans le parc… D’habitude, y a plein de monde, il doit y avoir un problème… Ça doit être la pollution ! Bon, j’irais bien me promener, on pourrait aller manger des huîtres ?

Qu’y-a-t-il de plus puissant que le mot ‘exaspération’ ?….

Samedi 4 avril 2020 – CONFINEMENT J+19

Je pense que j’ai compris pourquoi j’étais tellement en colère contre ma mère. A force de tirer sur le fil de la pelote, j’ai réussi à en défaire le noeud qui me restait en travers.

Je suis en colère car je me rends que je n’ai personne pour prendre soin de moi. Moi, je n’ai pas le droit d’être malade, handicapée, fatiguée, je n’ai pas le droit d’être lâche et découragée, je dois être sur le pont encore et encore à batailler seule dans le vide, sans aucun soutien, sans aucun réconfort, sans même ne serait-ce qu’une épaule pour pleurer.

J’ai le sentiment tenace de n’avoir plus de rôle dans cette vie, même plus la fille de ma mère. Je lui en veux, bien mal à propos, d’avoir besoin de moi et de ne plus pouvoir m’offrir ses bras comme dernier refuge…

Je me sens abandonnée une seconde fois.

Par celle qui m’a mise au monde et par celle qui m’a recueillie. C’est la blessure que je pensais cautérisée qui se rouvre. Et ça réveille en moi cette colère sourde que je croyais disparue.

Ainsi, je comprends, je me mets à sa place, je serais certainement pire qu’elle d’ailleurs, mais je n’éprouve pas la moindre mansuétude. Je fais mon devoir, visiblement sans dévouement, et c’est tout. Ce manque de compassion me fait culpabiliser, ce qui suralimente ma colère.
Maintenant, cette épiphanie va-t-elle changer les choses, va-t-elle me faire changer ?…

14.00. Après une énième altercation au déjeuner où j’ai pu voir ma dernière méthode de l’indifférence échouer lamentablement, je déclare forfait. Je m’installe devant l’ordi et me mets alors à la recherche d’informations sur les EHPAD.

Ça fait quelques temps déjà que ça me trotte dans la tête sans que cela toutefois ne se formalise car pour moi, c’est synonyme d’échec. En effet, quand je l’ai prise avec moi en octobre dernier, ce n’était pas une solution provisoire, c’était un choix de vie que j’avais fait en mon âme et conscience et que ma situation personnelle permettait : célibataire sans enfants avec un appartement assez grand pour y vivre à deux.

Mais je dois bien me rendre à l’évidence aujourd’hui, je ne suis pas capable de m’en occuper. Même si rationnellement, je sais que je n’ai rien à me reprocher, dans le sens où je n’ai fait que composer avec les données que j’avais à ce moment-là, je ne peux m’empêcher d’éprouver des remords.

Peut-être est-ce la meilleure solution pour elle ? Celle que j’aurais certainement dû choisir dès le départ, ça aurait évité tout ce rodéo et un énième changement de situation pour elle.

Bref, elle retrouvera peut-être un semblant d’indépendance qui lui sera salutaire, sans garde-chiourme sur le dos en permanence. Le personnel encadrant sera professionnel et dépassionné, et qui sait, elle sera peut-être plus conciliante avec eux qu’elle ne l’est avec moi.

Car bien qu’elle dise le contraire, elle a besoin par-dessus tout de stimulation, de voir des gens et d’échanger. Ici, elle ne voit personne et ne fait rien de ses journées, confinement ou pas, d’ailleurs.

Je pourrais faire des choses avec elle, jouer au Scrabble, regarder un film mais la vérité est que je ne la supporte tellement plus que je limite mes interactions aux repas et à la toilette. Donc zéro stimulation, ce qui ne fait qu’accélérer son déclin. Là-bas, ils sauront à n’en pas douter s’occuper d’elle comme il faut.

Une autre raison finit de me convaincre : à supposer que je la garde avec moi, quand je recommencerai à travailler, je serai partie douze heures par jour et vu son niveau de dépendance, je devrai faire intervenir des aides de vie quand je ne serai pas là et à vingt balles de l’heure, ce n’est pas jouable financièrement.

Ça ne traîne pas, je suis rappelée quelques minutes après avoir rempli un formulaire de contact. Je pose donc plein de questions mais surtout, j’ai enfin au bout du fil quelqu’un qui comprend parfaitement ce que je vis et qui trouve les mots justes pour faire disparaître mes dernières réticences.

Soit c’est une excellente commerciale (faut remplir ces EHPAD, y a de la place, en ce moment), soit une fine psychologue, un peu les deux, je pense, mais elle fait preuve surtout de beaucoup d’empathie, comme quelqu’un qui a vécu la même chose.

Bref, je reçois par mail quelques brochures que je mets de côté, me laissant le week-end pour décanter. Car ce n’est pas tout-à-fait clair au fond de moi. J’éprouve un mélange de soulagement et de honte. Je me connais, je suis très lente à accepter ce genre de changement, j’ai besoin d’analyser, de renifler chaque détail pour en fin de compte me faire une raison.

COMMENT JE LES MANGE, MES CEREALES, SANS LAIT ?!

Jeudi 2 avril 2020 – CONFINEMENT J+17

10.00. Franprix. Toujours pas de lait sans lactose, il m’en reste 25 cl, faut que cela tienne jusqu’à dimanche quand je serai livrée de ma grosse commande passée il y a deux semaines. Et je me précipite comme une folle sur les asperges, les concombres, les tomates et les fraises qui sont revenus dans les rayons.

Mon ravissement doit se voir car la petite caissière se moque de moi gentiment avec son collègue… Du coup, on finit par papoter un peu, elle derrière sa vitre de plexiglas et moi derrière mon masque.

Je lui conseille de mettre une petite boîte pour les pourboires qui, je n’en doute pas, vont affluer.

Elle, la pharmacienne et l’infirmière sont mes seules interlocutrices en live. Heureusement qu’elles sont sympas et moi, de façon très inhabituelle, encline au papotage. Je suppose que le confinement doit commencer à me taper sur le système, moi aussi…

SALE POISSON D’AVRIL

Mercredi 1er avril 2020 – CONFINEMENT J+16

11.00. Tout en épluchant les offres d’emploi, j’écoute la radio comme à mon habitude. Aujourd’hui, ils parlent de sauver les restaurateurs qui sont à l’agonie. Des cagnottes en ligne ont vu le jour ainsi qu’un système de bons-cadeaux, des repas achetés à l’avance qui seront à faire valoir quand les restaurants rouvriront. Tout ça dans le but de constituer une trésorerie immédiate pour ces restaurateurs afin qu’ils puissent continuer à payer leurs charges.

Je ne peux m’empêcher d’être amère et dubitative : à trois semaines près, on aurait pu peut-être en bénéficier nous aussi ?… Maintenant, n’est-ce pas la preuve que même si on avait eu les liquidités nous permettant de revenir à flots, un restaurant n’est pas une affaire viable, quoique l’on fasse ?

Les paramètres conjoncturels sont impossibles à maîtriser, tant dans leur prévision que dans leur impact. Sur plus d’un an, de façon insidieuse au début puis de plus en plus franchement, la crise des gilets jaunes et les grèves sur la réforme des retraites ont fait chuter inexorablement notre chiffre d’affaires sans que l’on puisse faire quoique ce soit. Car on ne peut pas pondre les clients.

Bref, nous n’avions plus les reins assez solides car fragilisés depuis trop longtemps et cette crise sanitaire, sans nul doute, nous aurait cloués au pilori dès le premier jour du confinement.

Donc, c’est bon, on l’a déjà eu, notre poisson d’avril.

JE CONTRE-ATTAQUE et J’APPELLE MES AMIS

Lundi 30 mars 2020 – CONFINEMENT J+14

Debout pile poil à 7.30. Je n’ai pas très bien dormi, malgré les cachets. C’est le jour post-apocalypse. Je fais le tour des bonnes résolutions dont je me sens emplie ce matin et décide de faire en sorte de ne plus jamais revivre un jour comme hier. J’ai un plan de bataille.

Parce que je ne sais pas faire autrement pour résoudre un problème que d’être dans l’action. La passivité et l’indolence sont chez moi impossibles. Dommage, ça me ferait du bien de détendre un peu l’élastique, à moi ainsi qu’aux autres, certainement.

Donc, me voilà vaillamment partie réveiller ma mère quand un doute me fait trébucher : se souviendra-t-elle de la veille, notamment du constat de notre situation devenue intolérable et des efforts qu’elle et moi avons consenti à faire ?

La réponse ne tarde pas :

– Bonjour, M’man. C’est le jour de la douche, aujourd’hui.
– Nan, j’ai pas envie. Il fait beau aujourd’hui, si on allait pique-niquer ?

Je respire un grand coup, j’hésite entre exaspération et indifférence… Cette dernière étant la plus forte, je tourne alors les talons sans un mot tandis que, bon gré mal gré, elle trottine jusqu’à la salle de bains, comme si de rien n’était… Bon, on verra à midi.

En attendant, je décide de poursuivre mes bonnes résolutions et décide d’appeler mes amis un par un pour prendre de leurs nouvelles. Je leur explique ma démarche comme faisant partie d’une thérapie que je me suis imposée en début de confinement. Ça les fait rire et ils sont ravis, trouvant que c’est une bonne idée.

D’échanger ainsi me permet de voir les choses sous un autre angle, de sortir la tête de mon seau, d’avoir un avis extérieur, de relativiser, de me confier aussi. Et rien que d’entendre leurs voix me fait du bien.

Déjà, ma Nénette que j’avais été voir dans sa jolie maison deux semaines avant le confinement. On a papoté comme au bon vieux temps, on a gloussé en nous rappelant ses 40 ans célébrés quelques mois plus tôt, une belle fête emplie de rires, de chants et d’embrassades au temps où l’on pouvait encore, de musique, d’alcool…

Beaucoup d’alcool, trop certainement pour ma part mais, passé le malaise cardiaque que je n’ai pas manqué de faire le lendemain – cinq ans que je n’avais pas pris de muffée, je sais pourquoi maintenant – je crois que ça m’a fait un bien fou de me laisser aller au cours d’une soirée où je redevenais moi, juste moi et non plus la patronne d’un restaurant en perdition, plus l’ex-compagne qui en prend plein la figure chaque jour, plus la fille qui se bat pour garder sa mère sénile chez elle mais qui commence à le regretter…

Par sa seule présence dans ma vie, ma Nénette me raccroche à celle que j’étais avant. Avant… Même si je ne peux occulter sept ans de ma vie d’un simple claquement de doigts, je ne peux m’empêcher de préférer celle que j’étais avant.

Quant à celle d’aujourd’hui, le chantier est loin d’être achevé mais cela prend forme petit à petit. D’ailleurs, ce fou d’Andrew y contribue fortement en apportant un éclairage nouveau, une vision positive sur ce que j’estimais moi relever du handicap. Je lui ai lu mon portrait-robot, ma fiche signalétique d’animal bientôt en voie d’extinction « 48 ans – célibataire sans enfants – à la recherche d’un job » et dans un petit rire espiègle, il m’a répondu :

– Tous tes voyants sont au vert, quoi !

Ça a fait mouche tout de suite. C’est vrai, je n’avais pas vu les choses comme ça. Comme quoi, il est essentiel d’échanger avec les autres, surtout quand on a la tête dans le guidon comme moi en ce moment.

Bref, dans l’ensemble, tous mes amis vont bien. Certains ont quelques envies d’étranglement aussi, d’autres une petite baisse de moral mais rien d’insurmontable. A part peut-être Mimine dont le récit me pétrifie…

Elle aussi vit un enfer en ce moment, de toute autre nature mais non moins terrible. Cela avive en moi une plaie que j’étais heureuse de savoir enfouie dans mon passé. En vase clos à cause du confinement avec son compagnon le fameux Andrew, l’ambiance est lourde, tendue à l’extrême car ils remettent tout en question et parlent de séparation. Le parfum du désespoir s’est hélas déjà imprégné en eux…

Je les aime tous les deux d’un égal sentiment et même si je peux ressentir une pointe de déception égoïste à voir partir en lambeaux mon seul et unique modèle de couple qui dure, je refuse l’idée même de prendre un quelconque parti, voire même de donner le moindre conseil. Je sais également que l’on ne peut, hélas, pas porter le fardeau d’un autre et que chacun doit faire son chemin dans le corridor de l’Enfer pour en trouver soi-même la sortie.

Du coup, je fais preuve d’une empathie dont je me serais bien passée mais qui, au final, a le mérite de me faire oublier l’espace d’un instant mon pandémonium à moi. Je suis ébranlée, ça me touche vraiment qu’ils aient à souffrir de cette déchirure. Qu’ils souffrent simplement, l’un comme l’autre. Leur situation n’est décidemment pas enviable. Je dirais même qu’à choisir, je préfère encore la mienne.

13.00. Un peu crispée, certes, mais déterminée, j’appelle ma mère pour déjeuner. J’ai préparé son assiette comme à l’accoutumée que j’ai posée à table. Elle s’assied et son front se plisse en même temps qu’elle se prend la tête dans les mains. Je lui coupe la chique, direct :

– Maman, mon boulot, c’est de te faire à manger. Si tu ne veux pas manger, tu vides ton assiette à la poubelle et tu retournes dans ta chambre. Et quand tu seras anémiée, tu iras à l’hôpital.

J’ai parlé sur un ton calme et neutre, je suis assez contente de moi. Elle semble décontenancée mais tente tout de même un « J’ai pas faim, je ne peux pas manger tout ça ». D’un aplomb que je ne me connaissais pas, je lui rétorque :

– Fais comme tu veux.

Et là-dessus, je me détourne d’elle et me mets à siffloter, feignant la parfaite indifférence. Et ça marche : elle termine son assiette et accepte même fromage et dessert ! Je suis bluffée !

Ainsi, avec une légèreté dont je me pensais dépourvue depuis longtemps, je me mets à penser à demain. Mais je redescends vite de mon nuage car je sens poindre un doute en moi… Cette ‘méthode’ est-elle réellement la bonne et fonctionnera-t-elle de façon pérenne ? Ou est-ce l’effet de surprise qui l’a faite obtempérer sans sourciller ?

Je me pose la question car je me souviens en avoir essayé une ou deux qui ont fonctionné un nombre de fois si infinitésimal que je n’ai pas jugé bon de persévérer.

Ainsi, j’ai essayé la culpabilité :

– Tu te rends compte de toute la nourriture que je jette ? Avec tous ceux qui meurent de faim dans le monde, tu devrais avoir honte ! Et puis, je fais ce que je peux avec ce que je trouve au magasin, tu pourrais te mettre un peu à ma place !

Puis, j’ai essayé la diversion :

– Allez, raconte-moi ton enfance, même si tu me l’as déjà racontée un milliard de fois, fais-toi plaisir ! Tiens, raconte-moi à quel point ta soeur t’agaçait à pinailler dans son assiette et qu’elle se prenait des baffes par ton père…

Elle s’est mise alors à raconter tout en mangeant par automatisme et le plus dur a été de la faire taire. Mais ça n’a pas fonctionné très longtemps. Donc, je me dis que la méthode de l’indifférence n’ira peut-être pas plus loin que les deux autres…

Pff moi qui étais toute guillerette, me voilà de retour dans les bas-fonds du tourment, sabordée par mes propres soins ! Du coup, je tente moralement de me préparer à un nouvel échec. Car il faut absolument que je me maîtrise, que je garde mon calme en toutes circonstances.

Et si j’essayais le yoga sur la Wii-Fit ?…