Saison 1

SI SI Y A DE LA PLACE EN EHPAD

– Oh c’est bizarre, y a personne dans le parc… D’habitude, y a plein de monde, il doit y avoir un problème… Ça doit être la pollution ! Bon, j’irais bien me promener, on pourrait aller manger des huîtres ?

Qu’y-a-t-il de plus puissant que le mot ‘exaspération’ ?….

Samedi 4 avril 2020 – CONFINEMENT J+19

Je pense que j’ai compris pourquoi j’étais tellement en colère contre ma mère. A force de tirer sur le fil de la pelote, j’ai réussi à en défaire le noeud qui me restait en travers.

Je suis en colère car je me rends que je n’ai personne pour prendre soin de moi. Moi, je n’ai pas le droit d’être malade, handicapée, fatiguée, je n’ai pas le droit d’être lâche et découragée, je dois être sur le pont encore et encore à batailler seule dans le vide, sans aucun soutien, sans aucun réconfort, sans même ne serait-ce qu’une épaule pour pleurer.

J’ai le sentiment tenace de n’avoir plus de rôle dans cette vie, même plus la fille de ma mère. Je lui en veux, bien mal à propos, d’avoir besoin de moi et de ne plus pouvoir m’offrir ses bras comme dernier refuge…

Je me sens abandonnée une seconde fois.

Par celle qui m’a mise au monde et par celle qui m’a recueillie. C’est la blessure que je pensais cautérisée qui se rouvre. Et ça réveille en moi cette colère sourde que je croyais disparue.

Ainsi, je comprends, je me mets à sa place, je serais certainement pire qu’elle d’ailleurs, mais je n’éprouve pas la moindre mansuétude. Je fais mon devoir, visiblement sans dévouement, et c’est tout. Ce manque de compassion me fait culpabiliser, ce qui suralimente ma colère.
Maintenant, cette épiphanie va-t-elle changer les choses, va-t-elle me faire changer ?…

14.00. Après une énième altercation au déjeuner où j’ai pu voir ma dernière méthode de l’indifférence échouer lamentablement, je déclare forfait. Je m’installe devant l’ordi et me mets alors à la recherche d’informations sur les EHPAD.

Ça fait quelques temps déjà que ça me trotte dans la tête sans que cela toutefois ne se formalise car pour moi, c’est synonyme d’échec. En effet, quand je l’ai prise avec moi en octobre dernier, ce n’était pas une solution provisoire, c’était un choix de vie que j’avais fait en mon âme et conscience et que ma situation personnelle permettait : célibataire sans enfants avec un appartement assez grand pour y vivre à deux.

Mais je dois bien me rendre à l’évidence aujourd’hui, je ne suis pas capable de m’en occuper. Même si rationnellement, je sais que je n’ai rien à me reprocher, dans le sens où je n’ai fait que composer avec les données que j’avais à ce moment-là, je ne peux m’empêcher d’éprouver des remords.

Peut-être est-ce la meilleure solution pour elle ? Celle que j’aurais certainement dû choisir dès le départ, ça aurait évité tout ce rodéo et un énième changement de situation pour elle.

Bref, elle retrouvera peut-être un semblant d’indépendance qui lui sera salutaire, sans garde-chiourme sur le dos en permanence. Le personnel encadrant sera professionnel et dépassionné, et qui sait, elle sera peut-être plus conciliante avec eux qu’elle ne l’est avec moi.

Car bien qu’elle dise le contraire, elle a besoin par-dessus tout de stimulation, de voir des gens et d’échanger. Ici, elle ne voit personne et ne fait rien de ses journées, confinement ou pas, d’ailleurs.

Je pourrais faire des choses avec elle, jouer au Scrabble, regarder un film mais la vérité est que je ne la supporte tellement plus que je limite mes interactions aux repas et à la toilette. Donc zéro stimulation, ce qui ne fait qu’accélérer son déclin. Là-bas, ils sauront à n’en pas douter s’occuper d’elle comme il faut.

Une autre raison finit de me convaincre : à supposer que je la garde avec moi, quand je recommencerai à travailler, je serai partie douze heures par jour et vu son niveau de dépendance, je devrai faire intervenir des aides de vie quand je ne serai pas là et à vingt balles de l’heure, ce n’est pas jouable financièrement.

Ça ne traîne pas, je suis rappelée quelques minutes après avoir rempli un formulaire de contact. Je pose donc plein de questions mais surtout, j’ai enfin au bout du fil quelqu’un qui comprend parfaitement ce que je vis et qui trouve les mots justes pour faire disparaître mes dernières réticences.

Soit c’est une excellente commerciale (faut remplir ces EHPAD, y a de la place, en ce moment), soit une fine psychologue, un peu les deux, je pense, mais elle fait preuve surtout de beaucoup d’empathie, comme quelqu’un qui a vécu la même chose.

Bref, je reçois par mail quelques brochures que je mets de côté, me laissant le week-end pour décanter. Car ce n’est pas tout-à-fait clair au fond de moi. J’éprouve un mélange de soulagement et de honte. Je me connais, je suis très lente à accepter ce genre de changement, j’ai besoin d’analyser, de renifler chaque détail pour en fin de compte me faire une raison.

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