Saison 1

JE CONTRE-ATTAQUE et J’APPELLE MES AMIS

Lundi 30 mars 2020 – CONFINEMENT J+14

Debout pile poil à 7.30. Je n’ai pas très bien dormi, malgré les cachets. C’est le jour post-apocalypse. Je fais le tour des bonnes résolutions dont je me sens emplie ce matin et décide de faire en sorte de ne plus jamais revivre un jour comme hier. J’ai un plan de bataille.

Parce que je ne sais pas faire autrement pour résoudre un problème que d’être dans l’action. La passivité et l’indolence sont chez moi impossibles. Dommage, ça me ferait du bien de détendre un peu l’élastique, à moi ainsi qu’aux autres, certainement.

Donc, me voilà vaillamment partie réveiller ma mère quand un doute me fait trébucher : se souviendra-t-elle de la veille, notamment du constat de notre situation devenue intolérable et des efforts qu’elle et moi avons consenti à faire ?

La réponse ne tarde pas :

– Bonjour, M’man. C’est le jour de la douche, aujourd’hui.
– Nan, j’ai pas envie. Il fait beau aujourd’hui, si on allait pique-niquer ?

Je respire un grand coup, j’hésite entre exaspération et indifférence… Cette dernière étant la plus forte, je tourne alors les talons sans un mot tandis que, bon gré mal gré, elle trottine jusqu’à la salle de bains, comme si de rien n’était… Bon, on verra à midi.

En attendant, je décide de poursuivre mes bonnes résolutions et décide d’appeler mes amis un par un pour prendre de leurs nouvelles. Je leur explique ma démarche comme faisant partie d’une thérapie que je me suis imposée en début de confinement. Ça les fait rire et ils sont ravis, trouvant que c’est une bonne idée.

D’échanger ainsi me permet de voir les choses sous un autre angle, de sortir la tête de mon seau, d’avoir un avis extérieur, de relativiser, de me confier aussi. Et rien que d’entendre leurs voix me fait du bien.

Déjà, ma Nénette que j’avais été voir dans sa jolie maison deux semaines avant le confinement. On a papoté comme au bon vieux temps, on a gloussé en nous rappelant ses 40 ans célébrés quelques mois plus tôt, une belle fête emplie de rires, de chants et d’embrassades au temps où l’on pouvait encore, de musique, d’alcool…

Beaucoup d’alcool, trop certainement pour ma part mais, passé le malaise cardiaque que je n’ai pas manqué de faire le lendemain – cinq ans que je n’avais pas pris de muffée, je sais pourquoi maintenant – je crois que ça m’a fait un bien fou de me laisser aller au cours d’une soirée où je redevenais moi, juste moi et non plus la patronne d’un restaurant en perdition, plus l’ex-compagne qui en prend plein la figure chaque jour, plus la fille qui se bat pour garder sa mère sénile chez elle mais qui commence à le regretter…

Par sa seule présence dans ma vie, ma Nénette me raccroche à celle que j’étais avant. Avant… Même si je ne peux occulter sept ans de ma vie d’un simple claquement de doigts, je ne peux m’empêcher de préférer celle que j’étais avant.

Quant à celle d’aujourd’hui, le chantier est loin d’être achevé mais cela prend forme petit à petit. D’ailleurs, ce fou d’Andrew y contribue fortement en apportant un éclairage nouveau, une vision positive sur ce que j’estimais moi relever du handicap. Je lui ai lu mon portrait-robot, ma fiche signalétique d’animal bientôt en voie d’extinction « 48 ans – célibataire sans enfants – à la recherche d’un job » et dans un petit rire espiègle, il m’a répondu :

– Tous tes voyants sont au vert, quoi !

Ça a fait mouche tout de suite. C’est vrai, je n’avais pas vu les choses comme ça. Comme quoi, il est essentiel d’échanger avec les autres, surtout quand on a la tête dans le guidon comme moi en ce moment.

Bref, dans l’ensemble, tous mes amis vont bien. Certains ont quelques envies d’étranglement aussi, d’autres une petite baisse de moral mais rien d’insurmontable. A part peut-être Mimine dont le récit me pétrifie…

Elle aussi vit un enfer en ce moment, de toute autre nature mais non moins terrible. Cela avive en moi une plaie que j’étais heureuse de savoir enfouie dans mon passé. En vase clos à cause du confinement avec son compagnon le fameux Andrew, l’ambiance est lourde, tendue à l’extrême car ils remettent tout en question et parlent de séparation. Le parfum du désespoir s’est hélas déjà imprégné en eux…

Je les aime tous les deux d’un égal sentiment et même si je peux ressentir une pointe de déception égoïste à voir partir en lambeaux mon seul et unique modèle de couple qui dure, je refuse l’idée même de prendre un quelconque parti, voire même de donner le moindre conseil. Je sais également que l’on ne peut, hélas, pas porter le fardeau d’un autre et que chacun doit faire son chemin dans le corridor de l’Enfer pour en trouver soi-même la sortie.

Du coup, je fais preuve d’une empathie dont je me serais bien passée mais qui, au final, a le mérite de me faire oublier l’espace d’un instant mon pandémonium à moi. Je suis ébranlée, ça me touche vraiment qu’ils aient à souffrir de cette déchirure. Qu’ils souffrent simplement, l’un comme l’autre. Leur situation n’est décidemment pas enviable. Je dirais même qu’à choisir, je préfère encore la mienne.

13.00. Un peu crispée, certes, mais déterminée, j’appelle ma mère pour déjeuner. J’ai préparé son assiette comme à l’accoutumée que j’ai posée à table. Elle s’assied et son front se plisse en même temps qu’elle se prend la tête dans les mains. Je lui coupe la chique, direct :

– Maman, mon boulot, c’est de te faire à manger. Si tu ne veux pas manger, tu vides ton assiette à la poubelle et tu retournes dans ta chambre. Et quand tu seras anémiée, tu iras à l’hôpital.

J’ai parlé sur un ton calme et neutre, je suis assez contente de moi. Elle semble décontenancée mais tente tout de même un « J’ai pas faim, je ne peux pas manger tout ça ». D’un aplomb que je ne me connaissais pas, je lui rétorque :

– Fais comme tu veux.

Et là-dessus, je me détourne d’elle et me mets à siffloter, feignant la parfaite indifférence. Et ça marche : elle termine son assiette et accepte même fromage et dessert ! Je suis bluffée !

Ainsi, avec une légèreté dont je me pensais dépourvue depuis longtemps, je me mets à penser à demain. Mais je redescends vite de mon nuage car je sens poindre un doute en moi… Cette ‘méthode’ est-elle réellement la bonne et fonctionnera-t-elle de façon pérenne ? Ou est-ce l’effet de surprise qui l’a faite obtempérer sans sourciller ?

Je me pose la question car je me souviens en avoir essayé une ou deux qui ont fonctionné un nombre de fois si infinitésimal que je n’ai pas jugé bon de persévérer.

Ainsi, j’ai essayé la culpabilité :

– Tu te rends compte de toute la nourriture que je jette ? Avec tous ceux qui meurent de faim dans le monde, tu devrais avoir honte ! Et puis, je fais ce que je peux avec ce que je trouve au magasin, tu pourrais te mettre un peu à ma place !

Puis, j’ai essayé la diversion :

– Allez, raconte-moi ton enfance, même si tu me l’as déjà racontée un milliard de fois, fais-toi plaisir ! Tiens, raconte-moi à quel point ta soeur t’agaçait à pinailler dans son assiette et qu’elle se prenait des baffes par ton père…

Elle s’est mise alors à raconter tout en mangeant par automatisme et le plus dur a été de la faire taire. Mais ça n’a pas fonctionné très longtemps. Donc, je me dis que la méthode de l’indifférence n’ira peut-être pas plus loin que les deux autres…

Pff moi qui étais toute guillerette, me voilà de retour dans les bas-fonds du tourment, sabordée par mes propres soins ! Du coup, je tente moralement de me préparer à un nouvel échec. Car il faut absolument que je me maîtrise, que je garde mon calme en toutes circonstances.

Et si j’essayais le yoga sur la Wii-Fit ?…

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