Saison 7

L’IDEAL SERAIT DE…

« MAMAN !!! Reviens, sors de ce carrefour, tu vas te faire tuer ! MAMAN !!! »

Une tonne de larmes et une centaine de coups d’élastique plus tard, je réfléchis sur ce rêve douloureux que je viens de faire deux nuits d’affilée. Je revois Maman au milieu de ces voitures qui klaxonnent à qui mieux mieux, je la vois perdue, à tourner en rond le regard fixe entre démence et terreur silencieuse, piégée au fond d’elle-même, incapable de revenir à la surface…

Je cours vers elle, je la ramène comme je peux sur le trottoir, je tente de lui faire entendre raison, je lui dis à quel point j’étais inquiète mais devant son regard halluciné, je me sens totalement impuissante et cela me fait mal au plus profond de mes tripes.

Là, je me dis qu’en fait, les rôles sont inversés : c’est moi la folle au milieu du carrefour et c’est Maman qui s’inquiète pour moi.

 

Jeudi 3 décembre 2020 # DECONFINEMENT PRESQUE J+6

Deux semaines maintenant que je me suis remise à envoyer mon CV à tire-larigot sans aucun retour. J’ai l’impression que cela va prendre plus de temps que prévu. Mais j’ai hâte, purée ! de retrouver une vie sociale et un semblant d’utilité, hâte de m’ouvrir, de découvrir autre chose, de rencontrer des gens nouveaux et de penser à autre chose qu’à ma misérabilité…

Bref, un peu dans l’ornière et ça commence à me peser. J’ai repris mon train-train de confinée toute seule avec moi-même qui, il faut bien le dire, consiste principalement à buller. Une alternance jour-nuit qui se répète à l’identique dans une routine de désœuvrement qui, si elle est douce et sans heurts, n’est pas forcément bénéfique pour moi en ce moment.

J’ai repris toutefois la danse et la gym, après une semaine de douleurs incommensurables réparties de mon occipital jusqu’à mon sacrum. Je gobe les antidouleurs comme des jelly beans, maintenant. Ça me fait du bien de me faire mal. Ce que j’aime surtout, c’est l’après-séance lorsque les endorphines m’envahissent…

Du coup, j’ai aussi beaucoup de temps pour penser. Quelques embardées de rumination tout de même, vite désamorcées à coups d’élastique et aplanies par la paroxétine, mais oui, je réfléchis intensément depuis quelques jours. Et j’arrive même à être objective.

Je repense notamment à la semaine dernière. J’en ai une impression douce-amère, mi-sourire, mi-ride du lion. Je repense à Bradley et sa vocation retrouvée pour laquelle il se dédie aujourd’hui à 100%. Il a d’ailleurs passé le plus clair de son temps chez moi sur son ordi ou au téléphone à gérer des trucs pour l’armée, tellement absorbé que si j’étais sortie, il n’aurait rien remarqué.

Bref, je me suis dit qu’en fait c’était comme s’il télé-travaillait et que je ne devais pas lui en tenir rigueur. Mais quand même, je trouve cela impoli au possible lorsqu’à table, alors qu’on est censés passer un moment de détente, qu’il consulte son portable toutes les 30 secondes sans plus me calculer.

Il m’a expliqué aussi qu’à partir de l’année prochaine, ce ne sera plus à la carte et que les missions ne pourront plus être refusées pour indisponibilité personnelle. Et là, il m’a déroulé son ‘planning’ du premier semestre 2021. 3 semaines en janvier, 2 semaines en février, 4 mois de mars à juin, 3 semaines en juillet et vacances en août avec ses enfants.

Mon premier réflexe (intérieur) a été de me dire que tout ça était trop abstrait pour moi car je ne me projetais pas si loin dans le temps. Ensuite, je me suis dit qu’on n’allait pas se voir des masses lui et moi, avec des absences aussi nombreuses et ses enfants à caler entre les deux. Et enfin, je me suis demandée si j’avais envie de cette vie.

Cette vie où l’on devrait vivre ensemble à moyen-court terme, disons où il faudrait que j’emménage chez lui si je veux avoir une chance de le voir entre deux missions, pour m’occuper de ses enfants aussi lorsqu’il serait absent, bref une vie de femme de militaire au foyer. Ce serait caler ma vie sur la sienne et si j’en crois ses propres dires, c’est justement ce qu’il ne veut pas.

Il ne veut pas mais c’est bien ce qui se passe. Ma vie dernièrement s’est calée par rapport à lui et j’ai encore tendance à y penser pour la suite. Tendance seulement, parce que je n’ai rien d’autre en ce moment dans ma vie. C’est pour cela qu’il me tarde de reprendre une petite vie à moi, rien qu’à moi et de voir ensuite si j’ai envie que nos deux vies s’entremêlent.

Bref. Même son ex-femme est soûlée. Elle a piqué une crise : « Tu comprends, on est divorcés, je ne peux plus caler ma vie sur la tienne car cela commence à poser des problèmes dans mon couple. On peut s’arranger pour la garde des enfants mais il faut que cela reste exceptionnel. Tu n’as qu’à dire à l’armée que tu n’es pas dispo quand c’est ta semaine de garde. »

Je pense qu’elle a raison sur le fond. Même si je trouve pitoyable d’instrumentaliser ses propres enfants dans un conflit utérin issu d’une rupture mal digérée. Car si j’ai bien compris, c’est Bradley qui l’a quittée et depuis, elle essaye de toutes ses forces de reprendre un peu le pouvoir sur lui, en lui donnant mauvaise conscience et en étant peu complaisante voire inflexible car elle n’a de cesse de se référer à leur convention de divorce comme à la Bible.

Il y a quelques années déjà, m’a raconté Bradley, elle avait refusé de garder les enfants pendant les 6 semaines de mission de Bradley, obligeant ce dernier à les confier une semaine sur deux à un couple d’amis… Je peux comprendre que cela l’emmerde d’être tributaire du planning de son ex-mari mais ce sont ses propres enfants, pas des chiens dont on se débarrasse au refuge quand c’est la semaine de garde de l’autre. On n’est pas maman une semaine sur deux.

Aurais-je été comme ça moi aussi il y a 20 ans lorsqu’il m’a quittée si j’avais eu des enfants avec lui ? Je ne sais pas. Je me suis trouvée tellement mauvaise et mesquine à ce moment-là que peut-être que oui.

Je me dis aussi que le problème vient peut-être de lui et de lui seul. Qu’il est capable de nous rendre folles d’amour puis folles tout court. Qu’effectivement, tout tourne autour de lui, selon s’il est bien, s’il est mal, il nous adore puis il nous jette, il revendique tout de nous mais ça l’étouffe et il finit par prendre la tangente en nous laissant exsangues, rongées par l’incompréhension et la rancœur.

Aujourd’hui, il a certes changé mais pas tant que ça. En tout cas, pas sur ce plan-là. Et ayant déjà eu le tour, si je peux éviter de devenir chèvre une deuxième fois, ça m’arrangerait. Parce que je n’ai pas besoin de lui pour ça en ce moment !

 

Bref, la nouvelle poussée d’urticaire de son ex-femme l’a obligé à se poser de solides questions. Demander la garde exclusive ? Car il est clair que son ex-femme ne souhaite pas, elle, la garde exclusive, je trouve cela tellement singulier mais bon. Donc, une nounou ou une jeune fille au pair pour les semaines où il serait en mission… Et moi, je lui sors du tac-au-tac « Mais je les garde quand tu veux, tes loulous ! » il n’a pas relevé heureusement mais qu’est-ce que je suis con quand je m’y mets !

A mon avis, le JAF dira que Monsieur étant au chômage, sortant de dépression et avec des absences nombreuses pour impératifs militaires, la garde sera plutôt en faveur de Madame… L’embrouille.

–  Je suis réellement désolée pour toi que tout ça se complexifie, c’est moche… Avec moi en plus, ça va vraiment devenir un casse-tête insoluble.

–  C’est-à-dire ?

–  Bah tu vas devoir jongler entre tes enfants, l’armée et moi… Je suis un paramètre qui complique encore plus la situation, quoi.

–  N’importe quoi. Pour moi, ça, ce n’est pas compliqué : un coup de voiture et on est chez l’un ou chez l’autre.

–  Mais il va falloir que tu me présentes tes enfants et je…

–  Bah oui ! Je ne vais pas te les cacher éternellement.

–  Ah bon.

Ça m’a cloué le bec. Comme souvent, d’ailleurs. Bref, on en revient à l’hypothèse de cette vie en commun organisée selon SON agenda. Même à plus long terme, lorsqu’il aura trouvé sa maison en rase campagne tout en gardant son appart sur Paris pour sa semaine de garde des enfants, son havre de paix sera-t-il aussi le mien ? Ou s’il a la garde exclusive et qu’il décide de partir pour de bon à la campagne, l’y suivrai-je ?

Ce sont ses projets à lui, pas les miens. En tout cas, pas maintenant. Sans compter qu’il ne m’inclut jamais dans ses projets, pas même un embryon de supposition. Ça me fait penser à ce qui lui est arrivé avec son ex. Il a suivi ses projets à elle, pensant que c’était les siens aussi et quand ils se sont séparés, il s’est aperçu qu’il n’avait rien dans sa vie. D’où l’importance vitale à ses yeux d’avoir maintenant un projet bien à lui dont il ne démordra pas quoiqu’il arrive.

Je comprends. Je comprends d’autant plus que moi non plus, je ne veux pas me fourvoyer sur un chemin qui n’est pas le mien.

Bref. Une relation elle aussi en alternance une semaine sur deux me convient bien. Ici à Paris. Et je peux faire avec quelques semaines, voire quelques mois d’absence. Cela m’ira d’autant mieux lorsque j’aurai un boulot et d’autres chats à fouetter dans l’intervalle.

Vendredi dernier, il a été appelé en urgence pour aller remplacer un gars censé être de permanence 24 heures au régiment. Il a eu l’air surpris que je le prenne aussi bien. Bah d’une, j’avais pas le choix et de deux, être seule 24 heures, comment dire ? bah je gère, quoi. Il n’a eu de cesse de me remercier pour ma compréhension et ma patience, c’était mignon, je reconnais mais pour moi, il n’y avait pas lieu à tant d’effusions.

Il est là, chouette, il n’est pas là, bah chouette aussi. Pour l’instant, je ne vais pas chercher plus loin. En fait, la semaine dernière a été ces quelques jours que j’avais souhaité passer avec lui sans nous poser de questions, juste avant qu’il ne parte en mission qui a avorté finalement. L’idée, c’était juste de profiter puis de mettre à profit son absence pour réfléchir à un hypothétique nous deux, pérenne ou pas.

Bon, maintenant que la situation a changé, je me suis adaptée en me laissant porter au fil des choses. Et l’insouciance a naturellement cédé la place à la réflexion. Sans mouronnage, posément.

Il y a bien un truc qui me chiffonne, quand même. J’ai l’impression qu’il ne s’intéresse absolument pas à moi, que rien venant de moi ne le touche ou ne l’interroge. Ainsi, il ne me pose aucune question, il ne demande aucune nouvelle de mes amis, on n’a pas parlé de mon TPB, de mon évolution, ni de comment je vivais ces quelques jours avec lui. Il s’est sûrement dit, comme à son habitude, que je lui en parlerai quand j’en aurai envie.

Bon, ça m’a arrangée parce que justement, je n’ai rien eu à dire de particulier. J’ai même délibérément choisi de ne rien aborder de sensible me concernant. Voire de ne rien aborder du tout. Un modèle de bulot mutique comme on n’en fait plus.

Jusqu’à samedi soir, quand tout est parti en cacahuète. Pour moi, en tout cas. J’en avais marre de ses monologues alors, au cours de l’apéro, j’ai lancé le jeu ‘J’ai jamais’. Le but étant d’apprendre à se connaître. On se place l’un en face de l’autre les mains levées et on déclare chacun son tour ‘Je n’ai jamais fait telle chose’, si l’autre l’a déjà fait, il doit baisser un doigt et le premier boit un coup. Le perdant est celui qui a baissé tous ses doigts en premier.

Il a bien rechigné un peu en me disant qu’il n’était pas d’humeur à jouer mais devant mon air déterminé, il a obtempéré et finalement, s’est pris au jeu. Mais là, j’ai découvert l’amplitude de son agressivité et de ses tendances paranoïaques…

Fini d’être choupinet et roucoulant, il a repris d’un seul coup le visage dur et la voix de stentor autoritaire aux mots tranchants qu’il avait eus lorsqu’il m’était tombé sur le poil parce que je ne l’avais pas entendu entrer chez moi… Il n’a eu alors de cesse de me tacler, de me balancer des piques à la limite de la méchanceté gratuite, tant et si bien qu’à un moment, j’ai dû lui dire en lui prenant le visage dans mes mains : « Though I am not your friend, I am not your enemy either. So stop being such an ass ! »

Je me suis réveillée dimanche matin avec un mal de crâne à éclairer tout le quartier et un quasi black-out de la soirée. Apparemment très arrosée. Bah oui, j’ai gagné à ‘J’ai jamais’. Bradley s’est fait un plaisir de me raconter par le détail. Oui donc, une soirée très arrosée et très amazonesque semble-t-il, un souvenir impérissable pour lui…

–  As-tu besoin d’alcool pour te lâcher ?

–  Je ne sais pas. Peut-être.

–  En tout cas, c’était incroyable…

Je ne me suis pas sentie de discuter d’un évènement dont je ne me rappelais pas et à vrai dire, qui me mettait un peu mal à l’aise. J’ai donc éludé vite fait bien fait. Puis, les brumes dissipées, j’ai alors eu une étrange sensation. Un très vague souvenir d’avoir pleuré en entendant une chanson, l’impression diffuse mais persistante d’avoir fait un bad trip…

Et qui dit bad trip alcoolisé chez moi dit Walter. Je me suis donc précipitée sur mon portable pour effectivement y découvrir un texto que je lui ai envoyé à minuit : « I am so sorry. » Bon, cela aurait pu être pire. Mais quand même.

Comment Bradley a-t-il fait pour ne rien voir de mon bad trip ? OK, je me suis réfugiée seule à un moment dans mon lit mais il me semble que j’ai commencé à pleurer dans le salon avec lui dans les parages… Le connaissant, il m’en aurait parlé donc j’en ai conclu qu’il n’a rien calculé. Tant mieux.

Quant à Walter… Clairement, je ne peux pas effacer 20 ans d’habitudes aussi facilement que je l’aurais voulu. Je ne compte plus les fois où je lui ai envoyé un texto alors que j’étais ivre, la plupart du temps pour lui livrer des mots que j’étais incapable de lui dire à jeun… Comme quoi, c’est peut-être vrai que j’ai besoin d’alcool pour me lâcher. Comme si je ne voulais pas assumer mes propos. C’est naze, je sais.

Bref. Oui, je pense à Walter. Pas outre mesure cependant, il faut dire que je suis bien occupée dans ma tête ces derniers temps ! Mais bon, par-ci par-là… D’ailleurs, lors de la dernière soirée chez Nénette, j’ai eu à un moment donné une pulsion nostalgique, une pensée qui m’a transpercée de part en part : « Je vis encore à côté de ma vie, c’est Walter qui devrait être avec moi ici ce soir » J’imagine que ce ne sont que des réminiscences. A nouveau, pas facile d’effacer 20 ans de fonctionnement.

Et pour en revenir à Bradley, après sa roucoulade du matin, il n’est certes pas redevenu l’odieux connard du début de soirée de la veille mais il s’est fait plus distant, plus fuyant, plus froid. Alors, est-ce à cause de moi et de notamment mon énième black-out ? S’est-il rendu compte lui aussi que l’on n’avait finalement pas grand-chose à partager ? Prend-il mon silence radio pour de l’indifférence ?

Je ne sais pas, je ne lui ai pas demandé. Et il est reparti lundi aussi froid qu’il était chaleureux en arrivant une semaine plus tôt. Et je dois avouer, moi j’étais aussi heureuse de le voir repartir que de le voir arriver une semaine plus tôt. Bizarre, non ?

 

Tout ce qu’il était à l’époque, tyrannique, égocentrique, lunatique, et tout ce qu’il est devenu, sur la défensive en permanence, paranoïaque, sectaire et dénué de compassion, impossible à vivre au quotidien, limite sale con, tout ça commence à peser bien lourd par rapport à ce que j’aime chez lui…

Car j’aime son côté passionné, son pouvoir enivrant, sa résilience, j’aime quand il se laisse aller à la futilité et à l’insouciance et surtout, j’aime l’incroyable alchimie de nos deux corps, comme s’ils parlaient un langage bien à eux mais bon, ça ne fait pas tout.

Quelque chose se construit-il entre nous ? C’est on ne peut plus incertain. Et je ne peux m’empêcher de me dire que cela risque d’être difficile si l’on ne se retrouve sur rien d’autre que notre entente physique qui, si elle est délicieuse, ne donne quand même pas matière à construction à long terme.

Bradley peut-il n’être qu’un sex-friend ? Je ne sais pas. Si cela m’irait, si cela lui irait. L’idéal pour moi serait qu’on se voit pas plus de deux jours d’affilée mais en ne se consacrant qu’à nous-même, sans portable, sans trop d’alcool et sans trop penser. Mais bon.

Donc, je vais prendre les choses comme elles viennent. Car je ne sais pas si j’arriverai à faire avec ce qui me déplaît chez lui, je ne sais pas si lui arrivera à faire avec le bulot mutique que je suis en ce moment, je ne sais pas si nos sentiments vont finir par donner quelque chose et je ne sais pas si cela en vaut la peine.

Allez hop, une tisane Nuit Calme et je vais me crasher devant ma série.

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