Saison 5

UNE SEMAINE HORS DU TEMPS

–  What if we started over from scratch, writing down on a white page?

–  I’ve never been that free in my life but yet I feel so lost! Believe me, I AM this white page. Hurry.

–  Should be back on Sunday. Hope to see you next week!

The next day, as I hadn’t replied, he came back at me with ”You don’t seem excited about it… “. True. Because he told me that like a hundred times before so no, I was not particularly enthusiastic. More of that, I was starting to feel that he was a shadow I should get rid of. A shadow that has been hovering over me all these years, keeping me hostage in a donjon, crippling me from the inside, smothering me, eventually killing me. So I tackled him and pushed him over the edge.

–  Do you still love me?

–  Yes

–  Deeply, madly?

–  Yes, yes, yes!

–  Deliriously, utterly?

–  I love you. And it makes me feel happy.

It was Sunday, September 27th 2020. And no word ever since. Disappeared once again.

 

Lundi 28 septembre 2020 – 17.12 # DENSIFICATION DE BORDEL

Je venais juste de finir d’écrire mon dernier post lorsque mon téléphone a sonné en affichant un numéro que je ne connaissais pas. Un peu machinalement, pensant que c’était peut-être un recruteur, j’ai répondu. J’ai reconnu la voix grave et chaude de Bradley presqu’instantanément. Sortie de nulle part, comme ça. Un bond gigantesque dans le passé en une fraction de seconde.

Nénette, après quelques hésitations, lui a bien donné mon numéro :

–  T’es sûre, Bichette ?

–  Oui, vas-y, donne-lui. Je sais que ça va amplifier mon bordel intérieur mais je ne suis plus à ça près. Et je ne crois pas aux coïncidences.

–  Lesquelles ?

–  Mes rêves en ce moment. Le fait que ce soit juste après ma séparation d’avec Bradley que j’ai rencontré Walter, lequel aujourd’hui m’apparaît comme une ombre dont il faut que je me débarrasse définitivement et qu’au même moment, Bradley souhaite me revoir.

La conversation aurait pu être crispée, normal, mais elle s’est engagée avec souplesse, naturellement. Presque comme si l’on ne s’était pas quittés. Quand il me l’a fait remarquer, j’ai eu un temps d’arrêt. Cette évidence, la première d’une longue série, m’a littéralement sidérée.

Mais bien ancrée dans ma chépattitude, qui plus est avec la tempête que je sentais poindre en moi au fur et à mesure de notre conversation, je n’ai pu lui donner une réponse claire quand il a demandé à me voir. Et automatiquement, j’ai sorti tous les pièges à loups et les mines anti-personnel que j’avais en magasin pour tenter de le dissuader :

« Tu n’as pas idée à quel point je suis fucked-up, à quel point ma compagnie en ce moment est tout sauf agréable ! 7 mois que je suis confinée avec moi-même, 7 mois de réclusion coupée du monde des vivants, je ne sais absolument plus comment me comporter avec un autre être humain et donc, il y a de forts risques que je fasse de la merde ! »

Mais avec force détermination et une infinie patience, il est parvenu à m’arracher un embryon de rendez-vous : demain à midi sur l’esplanade à côté de chez moi.

 

Mercredi 30 septembre 2020 – 18.03 # STRIKE DANS MON BOWLING

Bradley vient de repartir. On a passé 30 heures ensemble. Dont les 18 premières à parler, parler, parler. Ses larmes lorsqu’il m’a demandé de lui pardonner d’être parti il y a 20 ans. Il avait un besoin impérieux de s’excuser auprès de moi. Sur le moment, j’ai trouvé cela un peu exagéré, hors de propos, on va dire, je ne voyais pas pourquoi c’était si important pour lui. D’ailleurs, je me suis excusée, moi, pour celle que j’ai été lors de notre séparation. Voilà, la boucle aurait pu être bouclée mais…

Mais on a glissé. L’un comme l’autre, l’un vers l’autre. On savait parfaitement que c’était ouvrir une porte sur l’inconnu le plus total mais, aussi déstabilisant que cela ait pu nous sembler, on s’est laissés happer dans cette autre dimension comme deux papillons de nuit dans la lumière d’un néon.

Quand le jour est arrivé, l’aura surréaliste qui nous avait enveloppés la nuit aurait pu se désintégrer dans la lumière et céder le pas à la réalité crue du matin mais bien au contraire, elle s’est amplifiée et c’est là que j’ai eu une vision, plusieurs en fait, tandis que l’on partageait une tasse de café.

Nimbés d’une lumière fauve, chaude et vibrante, je nous ai vus en Normandie, enlacés dans cette petite chambre que j’aime tant dans le Bed & Breakfast de Miles et Joan, je nous ai vus en larmes devant la tombe de Maman puis à table chez Toto. C’était fort et sans équivoque pour moi : il y avait bien un lendemain à nous deux.

Je me suis dit alors que je me devais d’être honnête avec lui. J’ai donc voulu lui raconter Walter. Mais auparavant, j’ai tenu à savoir où il se situait par rapport aux dernières 24 heures que l’on venait de passer ensemble. S’il m’avait dit « Bon, cela m’a fait plaisir de te revoir, j’ai fait mon acte de contrition, ma boucle est bouclée, ciao » – ce que j’aurais pu parfaitement comprendre – bah cela n’aurait pas été la peine de lui dire quoique ce soit, en fait.

Mais il m’a dit ça : « Ça a toujours été toi. Je n’ai jamais cessé de t’aimer. Je ne sais pas grand-chose de ma vie en ce moment, comme toi, je suis en pleine remise en question mais je sais une chose : je te veux dans ma vie. J’irais même plus loin : le mariage, les enfants, la maison, le chien dans le jardin, ce n’est plus mon truc mais avec toi, si. »

C’était énorme. Je n’ai pas réalisé sur le moment, trop angoissée par ce que j’avais à lui dire, d’autant plus lourd après tout ça. Un peu mal aussi de l’avoir débusqué, poussé dans ses retranchements comme ça. Bref, après un long moment d’hésitation, je me suis lancée. Avec au bout un bien ennuyeux ‘chépa’.

  • Si demain Walter t’appelle pour te dire qu’il est en bas de chez toi, qu’il est prêt et que c’est parti pour vous deux, tu lui ouvres ? 
  • Ça fait presque 20 ans que je l’attends ! Il est peut-être temps pour moi d’accepter qu’il est trop tard ? Chépa………………………………

Il m’a remerciée de mon honnêteté et m’a dit de prendre tout mon temps. Mais à cet instant précis, au fond de moi, je savais déjà. C’est juste que ma tendance à me mouvoir émotionnellement, proche de celle d’un diplodocus en béquilles, ne me permet pas de faire se rejoindre mon intuition et ma volonté en claquant des doigts. Et comme je n’en suis qu’aux prémices de ce tsunami et que la lame de fond à venir me terrifie, bah c’est vraiment, pour le coup, la mer à boire.

 

L’appartement est sens dessus dessous. Mais le Monk qui est en moi ne semble pas en prendre ombrage. Tout juste si je n’ai pas envie de tout laisser tel quel pour m’en occuper plus tard, mais bon… Alors, après un brin de ménage, j’appelle Nénette. Je l’entends exulter au téléphone.

–  Vas-y, raconte !!!

–  Bah voilà. Rupture de ma vie de nonne-ermite.

–  Et alors, comment tu te sens ?

–  Chépa.

–  Oh tu fais chier avec ça ! Comment c’était ? Qu’est-ce que vous vous êtes dit ? Vous allez vous revoir ?

–  Euh… oui ?

Et pendant ce débrief téléphonique dans les règles de l’art, j’entends des bips de double-appel et de sms que je consulte dès que je raccroche. Bradley.

Je me roule en boule sur la banquette. Je décante. J’essaye du moins car le bruit dans ma tête est assourdissant. J’arrive néanmoins à extraire quelques mots à la volée : strike dans mon bowling, chépa, bordel de merde, re-chépa, évidence, encore…

Je dessoûle aussi. Beaucoup d’alcool. Pas au point d’accuser ce dernier d’être l’instigateur à l’unilatéral de cette plongée émotionnelle et charnelle mais assez pour m’avoir faite traverser cette dernière dans un état second, à mi-chemin entre désinvolture et gravité.

Et je finis par m’endormir après presque 48 heures sans sommeil.

 

Jeudi 1er octobre 2020 – 21.07 # FOUILLES ARCHEOLOGIQUES

Châteauneuf-du-Pape. Comment a-t-il su que c’était un de mes vins préférés ?! Encore un truc à mettre sur le compte des nombreuses ‘coïncidences’ que l’on a pu relever, lui et moi, depuis lundi. Tant et si bien que je vais chercher les photos au fin fond de mon placard. Et cela nous projette 23 ans en arrière…

Il a des souvenirs d’une clarté incroyable. Je sens son émotion grandir tandis qu’on feuillette les pages de cet album que je n’ai jamais eu le cœur de jeter. On rit aussi, on s’horrifie quand on voit nos têtes de l’époque, moi c’est plutôt lorsque je constate mon absence absolue de goût en matière de décoration intérieure il y a 23 ans… Du grand n’importe quoi, à mon sens !

Mais lui, peu importe le chamarrage outrancier de la couleur des murs, les rideaux qui ressemblent aux nappes de ma mère et mes pathétiques tentatives de copier-coller Côté Ouest, il ne voit que notre ‘chez nous’ et a ces mots :

« C’était petit, c’était baroque mais on s’y sentait bien, c’était chez nous, quoi. »

Et au fur et à mesure que ma tête dodeline de façon dubitative en réponse à ses multiples ‘Tu te souviens ?’, je me rends compte avec effarement que non, je ne me souviens pas. Je ne me souviens de rien, pratiquement. Je fais des efforts, je plisse le front, je retourne ma mémoire dans tous les sens mais c’est le vide sidéral. Même les photos n’évoquent rien en moi. Je ne parviens même pas à me souvenir de ce que je ressentais, qui et comment j’étais, mon état d’esprit…

C’est comme si j’avais effacé avec une gomme les trois ans de notre histoire pour n’en garder que les contours grossiers et purement factuels. Alors oui, mes abus répétés de barbituriques en tout genre peuvent expliquer cette perte de mémoire, mais en partie seulement. Il doit y avoir autre chose…

Et soudain, cela m’apparaît dans une fulgurance qui me laisse sans voix. Plus tard, Nénette me dira qu’en fait, j’ai souffert d’un réel choc post-traumatique et cela viendra boucler ma boucle à moi : j’ai entamé ma descente dans l’enfer des cachetons quand il m’a quittée il y a vingt ans.

Je me souviens avoir supplié mon médecin pour qu’il me donne de quoi anesthésier un éléphant. Je ne voulais plus rien ressentir, ni douleur, ni espoir, je voulais chasser ces cauchemars horrifiques qui m’assaillaient même les yeux ouverts, je voulais me retirer jusqu’aux falaises de mon inconscient et rester comme ça, au bord du précipice, dans l’insondable silence de la mort…

Cliniquement vivante, morte à l’intérieur, fonctionnelle par la force des choses, je suis devenue un zombie.

Pourquoi ? Parce que j’ai assimilé le départ de Bradley à mon abandon quand j’étais bébé. Il était censé m’aimer inconditionnellement et éternellement puisqu’on s’était mariés, tout comme une mère est censée aimer son enfant. J’ai donc vécu notre séparation comme un deuxième abandon, non, j’ai revécu mon abandon en pleine conscience. De plein fouet. D’où cette cassure psychotique, ce choc traumatique dont j’ai porté les cicatrices tout au long de ces années, bien dissimulées derrière les épaisses brumes de mon psyché sous sédation.

Donc, comme je ne me souviens pas de lui il y a 23 ans, c’est comme si j’avais rencontré quelqu’un de nouveau. Je le trouve beau. J’aime celui qu’il est devenu. Un papa-poule divorcé fier de ses deux grands garçons qu’il élève en garde alternée sans l’ombre d’un ressentiment envers leur mère. Un homme d’une sensibilité à fleur de peau qui porte sur le monde un regard d’enfant empreint de mélancolie. Un homme qui assume chacun de ses mots, chacune de ses pensées. Un homme qui marche sur des œufs avec moi avec, paradoxalement, une absolue confiance en lui-même.

Un homme de convictions, authentique et droit dans ses bottes. Un homme qui s’est construit à la seule force de ses poignets. Un anticonformiste aussi, décalé, un peu anarchique, un rebelle dans l’âme mais qui a su trouver son chemin entre révolte et conventions avec une touche de glamour. Un punk en veste Azarro. J’aime bien, ça me permet de l’être moi aussi, punk.

Un homme qui a souffert. Mais juste assez pour connaître le goût de l’amertume sans que celle-ci ne le consume entièrement. Un homme qui se sert de sa douleur pour se remettre en question. En l’occurrence, la fin récente d’une histoire dans laquelle il était parvenu à se projeter.

Même s’il est parti en vrille avec burn-out et dépression, il a, à l’inverse de moi, refusé la réclusion émotionnelle à perpétuité. Quelque chose l’a poussé vers la prise de conscience nécessaire pour entamer son voyage de l’expiation salvatrice, et ce quelque chose, selon ses dires, c’était moi. D’où ses passages devant le restaurant pour m’apercevoir.

D’un seul coup, cela me paraît familier… La vague impression d’un déjà-vu… Ce qu’il me confirme. Il y a 23 ans, il était déjà amoureux de moi avant même que je ne pose les yeux sur lui et passait de longues heures à me regarder, caché derrière un arbre de l’autre côté de la rue où je travaillais…

Alors, on se replonge dans tous ces moments de l’avant-nous, les prémices de notre histoire qui pour le coup, sont bien plus vivaces pour moi que les souvenirs de notre histoire en elle-même. On redevient l’espace d’un instant ces deux gamins qui jouent à chiche-pas chiche et qui esquissent en riant des pas de danse sur le quai en attendant leur métro sous le regard désabusé des passants…

J’avoue, c’est délicieux.

Une nostalgie qui nous amène naturellement à parler de nos projets d’aujourd’hui, si tant est qu’on en ait. Lui aspire fortement à une retraite au fin fond de la campagne car marre du bruit, des gens, de la pollution, pourquoi pas acheter un gîte rural dans un trou paumé… un peu comme moi, quoi. C’est étrange, cette synchronisation de nos horloges vitales…

Bref, moi je lui parle de la Normandie, du projet de revival du Normandy Beach, je lui dis que j’y vais demain d’ailleurs, puis je lui parle du pub qui est à vendre à Arromanches, ce qui a l’air d’éveiller son intérêt. Alors, naturellement, je lui demande :

–  Do you want to come?

–  Why not but you’re going to work, right?

–  I am but I can manage to have some free time. So if you want to take a look at this pub, that could be the opportunity, don’t you think?

–  I meet you there.

Peut-être que je m’accroche à la vision que j’ai eue hier, je ne sais pas. Mais j’aime bien l’idée.

 

Vendredi 2 octobre 2020 – 23.18 # DEBARQUEMENT

J’ai pris la route à midi avec un Guronsan, deux Nurofen et un double café debout-les-morts dans le ventre. Parce que dormi une poignée d’heures. Avec Bradley. Que je m’en vais rejoindre juste devant le pub car il vient d’arriver.

C’est drôle de se donner rendez-vous à 300 bornes. J’aime bien les retrouvailles.

On s’installe à une table dans ce petit pub dans lequel je me rappelle n’avoir mis les pieds à l’intérieur qu’une seule fois il y a 30 ans. La dernière fois avec Miles et Joan, on était en terrasse devant. Bref, on commence à envisager l’affaire, on a à peu près les mêmes idées, comme de rallonger le bar et de virer les grandes tables qui ne servent à rien dans un environnement aussi étriqué. L’ambiance est simple, assez conviviale malgré le manque flagrant de clientèle.

Puis, tout bascule à la fermeture vers 1.00 heure du matin. Quelque chose se déploie dans l’atmosphère et ma gorge se noue. Je suis prise d’un frisson, d’un haut-le-cœur et je n’ai qu’une envie, c’est de sortir en courant. Et tandis que l’on franchit la porte, j’entends comme une sorte de cri strident qui me fait sursauter. La main sur la clenche, je me retourne mais non, apparemment c’est dans ma tête.

On remonte sous la pluie jusqu’au Normandy Beach, je hâte le pas, j’essaye de mettre de la distance mais j’ai l’impression que quelque chose me suit. J’ai le souffle coupé, les mains qui tremblent et je ne parviens pas à enlever cette sensation visqueuse et nauséabonde qui me recouvre de la tête aux pieds.

Bradley s’aperçoit de mon malaise. Je tente de lui expliquer ce que je ressens, je me dis qu’il va me prendre pour une tarée mais il me dit :

« Moi aussi j’ai senti quelque chose de malsain. Il y a de très mauvaises ondes là-bas. »

Et plus on en parle, plus ce sentiment de répugnance abjecte se colle à moi, comme s’il voulait entrer en moi. Ça faisait longtemps que cela ne m’était pas arrivé, c’est tout simplement horrible comme sensation. Et soudain, je percute.

J’ai fait un rêve la nuit dernière, un cauchemar prophétique à ce que cela semble être, c’est d’ailleurs lui qui m’a réveillée en sursaut et empêcher de me rendormir. Dans mon rêve, il y avait cette femme aux traits évanescents, sans substance ni couleur, qui venait me parler à la fin d’un meeting citoyen à l’hôtel de ville d’un petit village. Je me souviens qu’il y avait un filet de pêche avec ses flotteurs en verre sur un des murs de la salle et un lustre vieillot avec des lampes à abat-jours au plafond.

Cette femme s’approche de moi donc et commence à me parler de choses et d’autres sur une voix sans tonalité, puis elle me touche le bras et là, j’ai la sensation qu’elle m’enfonce un couteau dans le ventre et je peux voir dans ses yeux qu’elle jubile. Il ne se passe rien en fait mais j’ai la conviction intime que c’est une tueuse en série. Alors je hurle et je m’enfuis.

La tenancière de ce pub est une femme. La dernière fois, j’avais senti la concernant comme quelque chose qui la rongeait de l’intérieur, je la voyais ‘crippled inside’… J’avais d’ailleurs demandé à Miles et Joan si elle était malade, un cancer ou autre mais pas à leur connaissance. J’avais senti aussi d’autres trucs ce jour-là avec ses clients, un d’ailleurs dont j’ai ressenti les penchants pédophiles à un mètre de distance et sa compagne qui, par peur de le perdre, s’épilait de partout pour contenter ses inclinations perverses !

Bref, beurk et re-beurk. Bon, je ne suis pas en train de dire que la patronne du pub d’Arromanches est une serial-killer mais clairement, il est hors de question que je reprenne son pub, voire même que j’y remette les pieds un jour. Et Bradley, pareil. Il y a trop de mauvais dans cet endroit. Mon rêve m’a prévenue. Donc, ça c’est fait.

Je finis par m’endormir tard dans la nuit, gavée de somnifères pour ne plus rien ressentir. So much for the romantic night, if ever there was supposed to be one…

 

Samedi 3 octobre 2020 # MA TEMPÊTE

Avec la lumière du jour et une nuit pas si moche au final avec six heures de sommeil d’affilée, le sentiment malsain avec lequel j’ai sombré hier soir a presque disparu. Presque. Je sens bien qu’il n’est pas complètement parti mais il fait trop beau dehors pour m’y attarder une minute de plus.

Ils avaient prévu un temps d’apocalypse ce week-end ici… La pluie de la nuit a dû laver le ciel qui est au grand bleu avec un soleil radieux. Du coup, j’ai une envie irrépressible d’aller marcher sur la plage, sur MA plage. J’y invite Bradley qui lui avait prévu de lézarder au fin fond du lit pendant que j’aurais travaillé sur le projet avec Miles et Joan et nous voilà partis, presque main dans la main.

Et assis sur un bout de rocher à Saint-Côme, on se met à converser. Moi, surtout. Je regarde la mer au loin, cette plage qui est si chère à mon cœur et ce que je pressentais fait jour en moi. Je ne peux pas venir vivre ici.

Car ce que je viens chercher sur cette plage, ce sont des fragments, des bouffées de bonheur qui me renvoie à une partie de mon enfance ultra-heureuse et dont je me gorge pour recharger mes batteries. Si je vis ici à temps plein, à supposer que j’y trouve une raison autre que celle de mes souvenirs, j’ai peur de perdre ce temple au fond de moi. Sans parler que les gens d’ici sont de vraies têtes de cochon, peu sociables et encore moins enclins à accueillir une étrangère parisienne comme moi les bras ouverts. Pas sûr que je puisse trouver une petite place pour moi ici…

Bref, je dois garder ces lieux comme une terre de pèlerinage et c’est tout. Y revenir aussi souvent que possible mais ne pas chercher à m’y installer. Harry avait raison. A force de procéder par élimination, je devrais me sentir soulagée de n’avoir plus qu’une option, celle de rester sur Paris, je ne sais pas.

C’est donc passablement déboussolée que je décide de rentrer, surtout que les nuages se font de plus en plus menaçants et qu’un vent glacial s’est levé. Frigorifiés, on s’en va prendre un thé bien chaud sur une terrasse abritée en ville. Et on parle encore. On parle chacun notre tour en disant ‘Je’ comme deux potes qui se retrouvent au bistrot. Ni l’un ni l’autre ne dit ‘Nous’. Et ça commence à me faire tiquer.

–  La similitude de nos situations personnelles nous a fait nous rejoindre et on est repartis toi et moi en marchant dans la même direction mais chacun sur son chemin, côte à côte, en parallèle. Et donc j’ai l’impression que nos chemins respectifs peuvent à tout moment diverger et ne plus jamais se croiser…

–  Je ne pense pas comme toi. Regarde, tout à l’heure sur la plage, pour contourner le ruisseau, tu as lâché mon bras pour emprunter le chemin qui te semblait le meilleur et moi j’ai continué sur ma lancée. A aucun moment, on ne s’est quittés des yeux et on a fini par se rejoindre un peu plus loin. Et ça, c’est fantastique.

Il a le chic pour faire mouche parfaitement. Au fur et à mesure de notre conversation, je découvre son extrême perspicacité, son habileté redoutable à mettre le doigt exactement sur le nœud du sujet. Il lit en moi comme dans un livre ouvert, il me devance en prononçant les mots exacts que je m’apprête à dire et devine ce que je ne dis pas. Plus aucun recoin en moi où me cacher.

Je ne suis pas habituée à tant de clairvoyance à mon sujet. Je suis complètement déstabilisée. Ça me chamboule tellement que j’en étouffe. Alors, je m’enfuis. Je le plante là sur cette terrasse et je file me réfugier au bout de la rue, derrière les pots de fleurs, le cœur en chamade et les tempes au bord de l’implosion.

Je reste là un bon moment. J’oscille entre aller le retrouver ou m’enfuir encore plus loin. Il a l’intelligence de ne pas me harceler par téléphone, il a compris qu’il me fallait un peu de temps et d’espace pour me regrouper. Je finis par le rejoindre, même si, à l’instar de celle qui se forme au-dessus de nos têtes, je sens la tempête en moi loin d’être éteinte.

Miles et Joan doivent être sortis, il n’y a pas leur voiture dans la cour. Dommage, j’aurais bien eu besoin d’une diversion. Donc, on se retrouve dans le silence de notre petite chambre aux murs de pierre avec un malaise bien palpable entre nous.

Face à ses suppliques pour me faire dire ce que j’ai sur le cœur, ça ne fait qu’ourdir au fond de moi, ça enfle et me ravage sans parvenir à franchir la barrière de mes lèvres. Ça bute juste derrière dans un chaos d’une violence indescriptible. Je fais les cents pas, j’entrouvre la bouche mais aucun son ne sort, lui se sent de plus en plus mal, j’imagine qu’il est désemparé. Ça devient tellement insoutenable que je finis par craquer, j’éclate en sanglots.

« Je suis tellement perdue depuis que ma mère est partie ! Je me sens abandonnée, vulnérable, j’ai l’impression que je pars en lambeaux ! Et te revoir a fait remonter à la surface des choses que je n’étais pas prête à affronter, je suis désarmée. »

Il me prend alors dans ses bras et on reste comme ça un long moment. C’est étrange pour moi comme situation, tellement habituée que je suis à pleurer seule sans épaule pour me réconforter. Etrange mais finalement agréable. Ainsi, je finis par me calmer. Je me reprends et je m’excuse pour avoir fait ma drama-queen.

« Tu ne t’excuses de rien ! Là, tu as été authentique, vraie. C’est tout ce que je te demandais. Ne rendosse pas ta carapace, s’il te plaît, pas tout de suite… »

Mais moi, je ne sais pas comment faire autrement et tandis que j’aperçois Joan dans la cour, je tente une sortie dans une pirouette théâtrale : « Allez, hop, apéro-time ! »

Il décline. Il se dit vidé, à cours d’énergie. J’ai mauvaise conscience mais apparemment, cela n’a rien à voir avec moi. C’est là que je me rends compte de l’ampleur de sa dépression, qu’elle est bien réelle avec des chutes vertigineuses d’énergie qui l’entraînent dans des abîmes d’abattement sans fond. Je connais.

Il s’est aménagé une grotte chez lui, dans sa tête aussi, une antre dans laquelle il s’est réfugié il y a un mois pour se plonger la plupart du temps dans des bouquins qu’il dévore frénétiquement comme s’il voulait littéralement se projeter dans la dimension des autres pour fuir la sienne.

Ça me fait l’effet d’une caverne-pc sécurité avec une centaine d’écrans comme autant de fenêtres sur l’extérieur dont il se nourrit, bien au chaud dans son nid, comme le nerd qu’il est devenu. C’est sa façon à lui de rester connecté au monde des vivants dont il a besoin, quelque part, pour garder un petit morceau d’humanité.

Ainsi, sortir de sa grotte il y a quatre jours pour me voir était une première, un exploit en soi, très significatif, donc. Réitérer jeudi soir aussi. Mais il a eu entretemps 24 heures pour se régénérer dans sa tanière. Et puis, ce week-end. Sans possibilité de repli. Je peux comprendre que ce soit compliqué à gérer pour lui. D’où mon impression qu’il peut souffler le feu et la glace dans la même heure, que parfois il est là sans être là et que son champ d’énergie peut passer du vert au rouge sans transition.

Moi, ma caverne est mobile, exclusivement dans ma tête. Une sorte de bunker à roulettes dans lequel je peux me trimballer à peu près partout sans avoir peur d’être à cours de plan de repli d’urgence. A l’inverse de lui, je me suis coupée volontairement de toute interaction humaine, je me suis placardée avec des planches sur mes fenêtres, quinze verrous sur ma porte triplement blindée, tout un lot de grenades et un XM42 en cas d’intrusion.

Je m’auto-suffis en cercle fermé, besoin de rien d’autre que ce que j’ai sous la main, même si j’avoue que parfois, je tourne un peu en rond. J’ai mis aussi une VMC parce qu’à force de ne pas aérer, bah des fois ça pue, surtout avec mon tas de purin dans un coin du salon dont il faudra bien un de ces quatre que je me débarrasse.

Bref, tout ça pour dire que la similitude de nos errements métaphysiques s’arrête là car nous avons développé chacun un mécanisme de protection très différent l’un de l’autre et bien intégrer cette donnée ne va pas être une mince affaire, ni pour l’un, ni pour l’autre.

Mais il faut bien essayer. Alors, je le laisse s’enfouir sous la couette pour rejoindre Miles et Joan dans la lounge-room. En me demandant toutefois si l’ampleur de la tâche est du genre à nous rebuter ou pas et si l’enjeu vaut tous les bleus et les bosses que l’on ne manquera pas de se faire.

 

Dimanche 4 octobre 2020 # A STEP BACK

Bradley vient de repartir. Le temps de la route, il doit récupérer ses enfants en fin d’après-midi car c’est sa semaine de garde. De chaleureux au-revoir avec Miles et Joan, ils ont voulu tous les trois se faire des hugs mais n’ont pas osé, de peur que l’autre refuse à cause du covid…

Ils se sont bien entendus. Bradley s’est pris lui aussi d’empathie pour eux et a adoré l’endroit. A-t-il pu imaginer à un moment donné reprendre ce Bed & Breakfast avec moi ? Peut-être mais après mon coming-out d’hier sur la plage, je pense qu’il a remballé son idée fissa. Et tout seul, c’est impossible, trop de travail. Mais je suis heureuse qu’il ait aimé ces vieilles pierres autant que moi. Je l’ai même ‘embauché’ pour de futurs travaux, ce qui n’a pas semblé l’effrayer…

Bref. Je vais profiter de ce grand après-midi pour enquiller sur le projet car on n’a pas eu le temps  – my fault – d’approfondir ce qu’on a abordé depuis vendredi. Je profite aussi de m’être réveillée ce matin en pleine forme avec des facultés mentales retrouvées. La tempête dehors, ma tempête intérieure sont passées toutes les deux. Je me sens soulagée, je ne ressens plus ce poids sur ma poitrine, je suis ragaillardie, presque légère. C’est assez rare pour que je le mentionne. Même si je n’ai aucune idée du pourquoi du comment.

On s’y met. Je sors mon dossier et je déroule mon business plan. Etude de marché, nouveaux tarifs, campagnes de pub, nouveaux outils dont un module de réservation intégré dans le site web, estimation du CA, tout le tralala, quoi. Mais au fur et à mesure que j’avance, je perçois une résistance qui se transforme assez vite en freinage des quatre fers…

Et tout ce qu’ils m’ont dit à mots couverts depuis vendredi vient soudainement me percuter en boomerang. D’un seul coup, je réalise que je suis partie bille en tête dans une croisade qui n’est pas la leur. Je me rends compte que je me suis lancée corps et âme dans la construction d’une véritable machine de guerre pour faire de leur petit business familial une cash-machine avec tout ce que cela implique en termes de charge de travail et de recherche d’accomplissement et que cela n’était pas ce qu’ils souhaitaient.

Même si j’ai bien intégré le fait qu’il fallait qu’ils se ménagent, d’où des jours de fermeture hebdomadaires pour le B&B et pousser pour louer en gîte sur deux semaines pour qu’ils puissent avoir, qui sait, des vacances, je n’ai pas compris qu’ils voulaient simplement survivre en attendant la retraite qui ne saurait tarder, au vu de leur état de santé.

Ils doivent de plus se préparer à un drame prochain avec le décès annoncé de la mère de Joan en Angleterre, drame qui, au-delà de l’immense chagrin qui va les submerger, implique aussi une perte de leurs racines et les rend apatrides car ils n’auront plus de raison d’y retourner. C’est une épreuve extrêmement douloureuse qui les attend, je peux comprendre qu’ils aient peur de manquer de ressources pour s’occuper d’un business flambant neuf.

Ils sont de plus coincés 20 ans en arrière avec une clientèle historique très particulière avec laquelle ils ont appris à composer. Ils sont conscients qu’il faut aller en chercher une autre mais ils ne connaissent rien de cette nouvelle clientèle que j’ai étudiée pour eux. Ils ne peuvent donc pas comprendre les arguments et les stratégies que je leur explique et en reviennent toujours à celle qu’ils connaissent comme le seul point de repère qui fasse sens à leurs yeux.

Tout changement est dur. Surtout après 20 ans de fonctionnement. Mais Joan a ses mots qui tout à coup font sens et me font envisager les choses sous un angle nouveau :

“We were doing just fine, always have since the beginning. Yes, the covid killed us but it killed all of us! So we are not broken, we don’t need to be fixed, we just need some help to get back on the tracks we’ve been on since almost 20 years.”

Je vais donc repenser tout ça en adoucissant la phase de transition, en allégeant les axes de développement, voire à ne leur proposer qu’un dépoussiérage et un petit relooking de leur business mais pas de changement en profondeur.

“I get this, don’t you worry. Let me get back to you soon with my new imput, think about it, sleep on it and we talk about it in a few, okay?”

Je me suis projetée entièrement dans ce projet, de toutes les fibres de mon être, certainement parce que j’avais besoin de remplir ma vie de sens à ce moment-là. J’ai pris le mors aux dents et donc, je n’ai pu prendre le recul nécessaire pour bien définir les objectifs. Now is the time to step back a little and to re-think it more accurately.

Je vais bien sûr continuer de les accompagner – un engagement est un engagement – et avec grand plaisir, je reviendrai par la suite dès que mon aide sera requise. D’une certaine façon, cela m’arrange, j’ai moins la pression pour faire matcher mon futur planning si un jour je retravaille avec celui du Normandy Beach s’il est complet 52 semaines dans l’année.

Et cela ne fait que confirmer ce que j’ai mis à jour hier sur la plage : je n’ai pas ma place ici, à l’année, tout du moins. Ces lieux, ces terres ne me veulent qu’en frappes chirurgicales, en pointillés. Ça, je sais faire et j’aime bien, finalement.

 

23.48. En pyj sous la couette, mon ordi sur les genoux, je regarde ma série du moment d’un œil distrait. Je repense en fait à ces derniers jours, à tous ces chamboulements qui sont venus me chahuter les uns après les autres. Si ma vie dernièrement n’était qu’une succession de jours qui se ressemblent dans la mornitude, elle est certainement aujourd’hui dans un tournant des plus trépidants.

Demain matin, je rentre à Paris. Je vais retrouver mon petit train-train. Je vais peut-être pouvoir décanter tout cela tranquillement. Sur cette pensée, je m’apprête à m’endormir lorsque mon téléphone sonne. Bradley.

 

Mardi 6 octobre 2020 # DECANTAGE

Voilà. Une semaine hors du temps. Suspendue entre rêve et réalité. Sept jours qui m’ont apparu une éternité ! J’ai l’impression de revenir d’un voyage très lointain avec au moins trois fuseaux horaires de décalage dans la tête. Aujourd’hui, je reprends petit à petit mes esprits et j’ai besoin de restituer ce que j’ai vécu comme on écrirait un long carnet de voyage après s’être reposé, au calme et la tête froide, en cherchant à être au plus près de chaque souvenir.

Besoin aussi de faire un état des lieux après la grenade que j’ai prise dans mon bunker.

« Bon, ça c’est foutu mais bon débarras… Ça, c’est un peu mort aussi mais je m’en servais encore, je sais pas si je vais pouvoir le réparer… Ça, ça a entièrement été vaporisé… etc. »

C’est bizarre, je me serais attendue à paniquer mais je m’aperçois que c’est exactement ce qu’il me fallait. Je suis donc plutôt sereine et pour la première fois depuis très longtemps, je regarde devant moi et je peux voir un jour nouveau se lever.

 

Je n’ai toujours pas de nouvelles de Walter. Peut-être a-t-il senti ce changement de paradigme en moi ?… Plus probablement, il s’est perdu encore une fois dans le labyrinthe de ses sentiments et ne sait pas comment revenir vers moi, sans la moindre idée de tout le chemin que moi j’ai parcouru dans l’intervalle de sa dernière ‘disparition’. Même si je ne sais absolument pas ce que je lui dirai lorsqu’il refera surface. J’imagine que cela sera en fonction de quand. D’où j’en suis justement dans l’éclosion de cette nouvelle ère en moi.

Et je me rends compte à quel point Bradley et Walter sont liés. J’ai rencontré Walter trois jours après la première audience – pour la St Valentin, quelle ironie – de mon divorce d’avec Bradley à une soirée où Bradley et moi avions été invités conjointement. Mais j’y suis allée seule, j’ai passé d’ailleurs une grande partie de la soirée à pleurer dans les toilettes. Je n’avais alors plus aucune ressource en moi pour me sortir de mon désarroi et j’ai prié tellement fort Monsieur Machin pour qu’il m’envoie de l’aide qu’il m’a entendue. La minute d’après, je rencontrais Walter.

Cette rencontre à elle seule a cautérisé en une fraction de seconde la plaie béante au fond de moi. Et c’est sur elle que j’ai construit ma relation avec Walter. Ou plutôt, le fantasme d’une relation. Car elle s’est cristallisée en moi comme un talisman sacré, une rune mystique, un tesseract de lumière aux pouvoirs magiques, elle est devenue ma pierre philosophale.

Elle devait donc signifier quelque chose… Mais elle n’était en fait qu’un pansement qui s’est transformé au fil du temps en entrave qui m’a réduite en esclavage, maintenue en otage pendant toutes ces années. Sitôt que j’ai commencé à réaliser, Bradley a frappé à ma porte. Ou serait-ce le contraire ?…

Malgré cela, je ne peux m’empêcher de repenser à ce que m’a avoué Walter lorsqu’on s’est eus au téléphone la dernière fois. Comme quoi il n’avait toujours pas digéré que je ‘rompe’ avec lui pour Kevin, au moment exact où lui était prêt à s’engager avec moi. Il m’a dit que cela avait été une des pires choses dans sa vie et qu’il avait eu tout le mal du monde à y survivre.

Vu que j’ai clairement regretté de choisir Kevin, vu qu’il semble prêt à nouveau pour ‘nous’, je me dis que je vais peut-être refaire aujourd’hui avec Bradley la même erreur qu’il y a 7 ans, que cela va être ‘fucking 2013 all over again’ et cela me fait peur. Maintenant, je me dis aussi que ça fait dix jours que je n’ai plus de nouvelles et que Bradley est là, lui.

Oui. D’ailleurs, les deux fois où ce dernier est apparu dans ma vie, c’était pour me ramasser à la petite cuillère. Il y a 23 ans, on s’est rencontrés alors que j’étais enceinte d’un garçon que j’aimais bien mais pas suffisamment pour construire une famille avec lui. J’étais broyée, torturée. Bradley était là. Il m’a accompagnée dans cette épreuve que je n’aurais pu surmonter seule, d’une certaine façon, il m’a sauvé la vie.

Aujourd’hui, même situation pour moi, même si pas les mêmes raisons, et Bradley est là encore une fois. Cela doit vouloir dire quelque chose, non ? Il est lui aussi à un moment significatif de sa vie où toutes ses plaques tectoniques sont en mouvement. Lui aussi a subi un choc récemment qui a fait remonter à la surface des blessures très anciennes qu’il n’avait pas soignées et dont il avait sous-estimé la portée, même des décennies plus tard.

On se serait revus il y a dix ans, un an, six mois, aucune reconnexion n’aurait été possible. On s’est revus à l’exact moment où il le fallait, où l’un comme l’autre était prêt. Et de façon tout-à-fait pragmatique, lui en arrêt-maladie et moi au chômage, on a tout le temps du monde pour apprendre à se connaître, à se reconnaître, le timing parfait, quoi.

Bref, la plupart des gens se rencontrent, l’un n’est pas prêt donc ils se séparent, s’ils ont de la chance ils se re-rencontrent plus tard mais là, c’est l’autre qui n’est pas prêt et re-séparation, et s’ils sont extrêmement chanceux, ils se retrouvent à nouveau et là, ça fonctionne.

On a donc une chance extraordinaire.

Même s’il m’a faite souffrir au-delà des mots jusqu’à pousser mon cerveau à l’occultation totale pour se protéger du game-over – mais ce dont on n’a pas conscience ne peut faire mal – même si nos chemins peuvent à tout moment diverger, même si l’avenir reste encore caché dans la brume, il est des évidences que je ne peux ignorer.

Nénette dit d’ailleurs que l’on a besoin l’un de l’autre pour se ‘réparer’… Funny, back few months ago, I was thinking that I needed a man who was not broken, who was a solid ground that I could rely on so that I can heal myself. Life sometimes flips a coin and shows you a path that you did not have a clue you were supposed to walk on…

Alors, pour la première fois, peut-être de ma vie, j’écoute mon intuition.

Bradley me bouscule, il me chahute, il n’y va pas de main morte à grand coups de tête dans mes fondations et j’aime ça. C’est tout ce dont j’avais besoin. Je me sens belle dans son regard, j’aime ce qu’il évoque en moi, il est tout ce que j’ai souhaité en l’écrivant quatre jours avant de le revoir :

« … Quelqu’un qui soit et un miroir, et un team-building à lui tout seul, capable de motiver toutes les ressources tapies au fond de moi… »

Jamais je n’aurais pu penser que c’était lui, mon chevalier sur sa licorne. Cela ne m’a même pas effleuré l’esprit. Comme quoi, la vie est pleine de surprises. Une évidence.

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