Saison 3

FANTÔME DANS LA Wii

Une semaine de bonne grosse bulle. Par désœuvrement plus que par fainéantise. Car la situation entre deux eaux de ma mère me fige littéralement. Je ne sais pas quoi espérer, quoi ressentir et bien évidemment, je ne sais pas quoi faire. On nous a dit qu’elle pouvait partir à tout moment mais l’espoir d’une petite rémission n’est pas exclu pour autant. Elle peut aller mieux puis rechuter. Elle peut aussi s’éteindre à petit feu. Et il n’y a plus rien que l’on puisse faire.

Juste attendre. Mais attendre quoi, au juste ?

Vendredi 3 juillet 2020 – DECONFINEMENT J+54

Je tourne en rond. Comme je ne travaille pas, je ne peux même pas me changer les idées. Je suis confinée avec moi-même 24/24 dans une tour d’ivoire sans portes ni fenêtres et sans plus aucune envie de communiquer avec l’extérieur. Je ne pleure pas, je ne ris pas, je ne pense pas et je me réveille chaque matin plus vide que la veille.

Et lorsque mon semblant de planning journalier touche à sa fin, je me roule en boule sur la banquette et je m’abrutis de séries. Les plus anciennes, les plus longues, les plus débiles, n’importe quoi, pourvu que je puisse me projeter dans un ailleurs, dans une autre famille, dans d’autres intrigues et dans d’autres tourments que les miens.

Je suis un zombie. Et cette fois, ça n’a rien à voir avec la fibromyalgie. Je ne vais même pas trop mal physiquement, ce qui est très paradoxal. L’ibuprofène que j’ai forcé ma doctoresse à me prescrire, doit aider beaucoup. Oh je ne saute pas comme un cabri mais je parviens à suivre mon nouveau programme de gym sans trop de difficultés.

J’ai même repris la Wii. J’ai essayé, du moins. Car je ne sais pas si c’est parce qu’elle boude du fait que je l’ai délaissée pendant quelques semaines et qu’elle me met des taquets en représailles ou si c’est parce qu’il y a… un fantôme dans ses circuits.

Des ombres passent furtivement en bas de l’écran et des éléments de décor que je n’avais jamais vus auparavant apparaissent puis disparaissent dès que l’on change de niveau, comme un très étrange château médiéval le long du parcours de golf et des tentures baroques en fond de scène où je fais mon step. Et mon personal trainer, qui a toujours été d’une courtoisie impeccable même si un peu mièvre, se permet maintenant des réflexions très désobligeantes.

Bref, bizarre tout ça. Et ce ne sont pas les piles ! Donc, si c’est bien un fantôme, c’est un fantôme tricheur, en plus : mes performances sont systématiquement rabaissées, mon temps chrono est diminué et les scores sont arrangés en ma défaveur, même lorsque ma victoire est flagrante. J’ai donc ajouté une nouvelle activité à mon programme quotidien : je vitupère.

Faudrait peut-être que je fasse un mail de réclamation à Nintendo ?…

 

J’ai fait un rêve il y a quelques nuits, de ceux très vivaces qui restent collés aux basques toute la journée. Aujourd’hui encore, j’en perçois les réminiscences, même si je ne suis toujours pas parvenue à en comprendre la signification.

Dans ce rêve, j’avais rapatrié Maman à la maison et elle se plaignait que sa chambre avait changé. Je lui disais qu’avant, c’était tout noir et poussiéreux, que ça sentait la mort et que désormais la lumière devait entrer. J’ai alors ouvert les lourds rideaux de velours sombre et le soleil a envahi la chambre aux murs retapissés de fleurs roses…

Ensuite, j’ai rêvé de Walter. Je n’ai pas de souvenirs précis à part le fait qu’à un moment donné, il m’a pris le visage dans ses mains et m’a regardée droit dans les yeux en tentant de me convaincre de quelque chose. Je me souviens que j’étais sur la défensive puis que je me suis laissée aller, finalement, à lui faire confiance.

Enfin, dans ce rêve à tiroirs, je me suis vue faire mes bagages, une carte géante des Etats-Unis déployée sur mon lit. J’avais un crayon et je devais dessiner mon itinéraire. Je me souviens m’être dite que Maman étant partie, j’avais besoin d’un long road-trip pour faire le point sur ma vie.

Etrange, ce rêve, car il veut dire tout et rien à la fois. Pertinent mais indéchiffrable. Criard et mystérieux à la fois.

19.30. Ça fait trois soirs d’affilée que le bruit de la terrasse du restaurant en bas me casse les oreilles. J’imagine, vu l’époque, que ce sont des pots de collègues qui fêtent l’arrivée des vacances. Mais est-ce une raison pour beugler et cacarder de la sorte ?! Une vraie basse-cour ! Vraiment, ce n’est pas l’envie qui me manque de leur balancer un seau d’eau mais je me souviens qu’un soir, un voisin du dessus, excédé lui aussi, l’avait fait et que cela n’avait fait qu’ajouter de copieuses injures à leurs braiements.

Alors oui, c’est chouette, les restaurants et les bars font le plein, sur Paris en tout cas. Ils vont peut-être réussir à sauver leur année, tant mieux pour eux et tant pis pour ma tranquillité. Et cette reprise s’est confirmée ce matin quand Kevin m’a appelée pour me dire qu’il avait enfin retrouvé du boulot.

Je suis foncièrement contente pour lui. Bon, ce n’est pas forcément le job de ces rêves, mais d’après ce qu’il m’en dit, cela a tout l’air d’être un sacré bon plan quand même : 3.000 euros nets, horaires continus 9.00-18.00 et repos samedi dimanche ! Même pour faire de la bouffe de brasserie, cela ne se refuse pas. Ça lui permettra d’attendre confortablement un poste plus à la hauteur de son talent.

Bref, il a souhaité revoir Maman une dernière fois, au cas où, alors on s’est organisé une visite pour demain après-midi. Faut pas qu’il s’attende à la trouver en méga-forme. Surtout qu’elle est encore tombée ce matin car elle ne tient plus debout. Elle s’entête à penser qu’il n’y a personne pour l’aider, malgré l’énorme bouton rouge d’appel à côté de son lit, du coup elle veut faire toute seule et se vautre car elle n’a plus de forces. C’est la troisième fois depuis qu’elle est là. Cela ne m’étonnerait pas qu’elle le fasse exprès car elle m’a dit dernièrement « Si seulement je pouvais caner vite fait ! »…

Elle vise la tête à chaque fois mais cette dernière doit être particulièrement dure car les scanners ne montrent aucun traumatisme. Mais ce matin, elle s’est ouvert la jambe quand même. Du coup, j’ai eu droit au courroux de son frère qui ne comprend pas pourquoi je n’exige pas les séances de rééducation avec un kiné comme c’était prévu au début.

On rééduque ce qui a un espoir de fonctionner à nouveau un jour. Dans le cas de Maman, c’est inutile car ses muscles sont atrophiés à cause de l’anémie due aux cellules cancéreuses qui gagnent du terrain chaque jour un peu plus. Je pense qu’il faut se faire une raison : elle ne marchera plus.

Je sais que c’est dur pour mon oncle, il aimerait tant pouvoir faire quelque chose. Il vient la voir souvent, il lui apporte du jus de grenade car c’est bon, paraît-il, pour le sang, il a même tenté une fois de la faire sortir de sa chambre sur son fauteuil à roulettes, mais bien évidemment ils se sont fait choper par l’infirmière en chef… Telle sœur tel frère…

De la voir décliner ainsi et d’être parfaitement impuissant, c’est insupportable pour lui. Je pense qu’il est encore dans le déni et qu’il refuse de perdre espoir. D’où sa colère. Je ne peux malheureusement rien faire d’autre que de l’envoyer gentiment sur les roses en l’invitant à parler avec la médecin qui s’occupe de Maman.

J’ai fait ce que j’ai pu, je fais ce que je peux. Même si je comprends que l’on trouve que ce ne soit pas assez.

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