Saison 1

KEVIN

– On peut aller boire une bière au bistrot ?

Oui, Maman, l’année prochaine. Si j’avais un katana, je me ferais hara-kiri. Bon, j’en ai un mais c’est un ouvre-lettres… Un cadeau d’un ancien collègue japonais de ma vie avant le restaurant. Autant dire que j’y tiens. Je l’ai récupéré in extremis dans les affaires de Kevin lorsqu’il a déménagé il y a cinq mois pour emménager dans l’appartement qu’occupait ma mère que j’ai donc accueillie chez moi. Un échange standard.

Lundi 23 mars 2020 – CONFINEMENT J+7

L’occasion pour nous de concrétiser notre rupture jusqu’à lors impossible depuis presque un an, faute d’argent. Kevin, mon ex-compagnon et associé, et moi n’avons pas eu d’autre solution que de rester sous le même toit, car avec un smic à deux, il était impossible de prendre chacun son appartement.

Même si l’on s’est organisé avec chacun son espace, la tension n’a fait qu’augmenter jusqu’à devenir quasiment insoutenable. Cet échange Maman versus Kevin est donc tombé à point : plus que huit-dix heures par jour au lieu de vingt-quatre à nous supporter l’un l’autre. Et financièrement, rien ne changeait : ma mère continuait de payer le loyer de son appartement équivalent à la moitié du mien, la part de Kevin.

Je reste cependant dubitative devant le paquet de ‘si’ qui envahit soudain mon esprit, avec un monumental « si j’avais su » en tête de proue… Bref, aurais-je su choisir entre la peste et le choléra ?

Du coup, je m’interroge. Qu’est-ce qui me fait remplacer un enfer par un autre ? Voire même, en ayant l’intuition bien en amont que c’est une mauvaise idée, pourquoi y vais-je quand même tête baissée ?

Qu’est-ce qui me pousse irrémédiablement vers des impasses ou sur des chemins chaotiques qui mènent tout droit dans un ravin ? Pourquoi j’ignore mon instinct, pourtant infaillible, de façon quasi systématique ? Suis-je capable de m’écouter moi-même ? Pourquoi je m’enferre dans ces calvaires que je crée de toutes parts ? Et pourquoi ne parviens-je pas à en faire autre chose qu’un abîme de supplices qui me coûte à chaque fois, outre la plupart de mes plumes, une partie de mon âme ? Serais-je masochiste ?

Il aura fallu que ma meilleure amie me colle une bonne grosse claque, de celles qui sonnent mais qui délivrent en même temps, pour que je sorte de ma léthargie. Elle s’inquiétait du malaise qu’elle percevait chez moi et craignait que nos 20 ans d’amitié ne soient compromis. Sa lettre a donc été le déclic pour que je sorte enfin tout ce qui couvait en moi et je ne l’en remercierai jamais assez. Voici ma réponse.

« Ma Nénette,

Cette lettre, ça fait des mois que je voulais te l’envoyer. Ca fait tout autant de temps que j’ai mal de ne pas arriver à le faire. Pardonne-moi.

En novembre dernier, j’ai voulu en finir avec ma vie qui n’en était plus une.

Je me disais alors « Qu’est-ce qu’il me reste ? J’ai personne dans ma vie, pas d’enfants, je suis esclave de ce projet dans lequel j’ai laissé ma santé physique et morale et pour lequel je me suis endettée à vie, je n’ai plus d’espoirs, je ne suis plus qu’un fantôme. A quoi bon continuer ? »

Une seule chose alors m’a retenue : ma mère. Je n’avais pas le droit de la laisser toute seule. Je l’avais déménagée de son petit village pour vivre près de moi car impossible de m’en occuper à distance avec mon rythme de travail effréné, ce n’était pas pour lui faire faux bond maintenant.

J’avais aussi – et j’ai toujours – une peur panique de la perdre, je me disais alors que l’on devait s’accrocher l’une à l’autre car la disparition de l’une provoquerait inexorablement la disparition de l’autre…

J’ai commencé alors un gros travail d’introspection, le grand plongeon dans mon psyché. Force est de constater que j’ai trouvé quelques réponses, à commencer par comprendre pourquoi j’en étais là.

Chaque enfant adopté, peu importe ses origines, trimballe un trauma avec lui toute sa vie, une blessure plus ou moins vive mais inéluctable. Un jour peut-être, s’il a de la chance, il arrive à faire la paix et il trouve des bases solides pour se construire. Mais c’est rare. On apprend simplement à museler le loup qui nous dévore de l’intérieur.

Certains choisissent la pente savonneuse des expédients, n’importe quoi pour anesthésier la douleur, d’autres font foirer inconsciemment chaque projet de leur vie car ils pensent qu’il ne valent rien – sinon, pourquoi les aurait-on abandonnés – d’autres, murés dans leur égocentrisme, ne cherchent que la reconnaissance et sont incapables de donner, d’autres au contraire se mutilent dans des relations de dépendance totale, d’autres encore sont emplis d’un amour-haine qui détruit leur compagne car ils projettent sur elle l’image de la mère toute puissante et par là même, l’entière responsabilité de leur abandon…

Moi, j’ai grandi avec une colère immense dans les entrailles que j’ai réprimée comme j’ai pu. Je me souviens des nuits passées à hurler silencieusement dans le noir, de cette boule de rage que je projetais contre des murs invisibles, de mon oreiller que je retrouvais trempé de larmes au matin…

Je me souviens surtout de ce que je ressentais, de ce qui tambourinait dans ma tête, une sorte de raisonnement autarcique qui excluait le monde entier, un sentiment d’extrême solitude qui ne m’a jamais vraiment quittée depuis l’âge de douze ans : « Je n’ai besoin de personne, je ne fais confiance à personne, je ferai toujours mes propres choix et si je me plante, cela n’appartiendra qu’à moi. Car ce choix, je ne l’ai pas eu quand on m’a abandonnée. »

J’ai eu de la chance, il faut croire, j’ai réussi à faire la paix vers mes 30 ans. Sans pour autant me départir de cet instinct de survie de louve solitaire qui m’a coûté plus d’une relation, fatigués qu’ils étaient d’attendre que j’aie un jour besoin d’eux.

Ainsi, tous mes échecs, je ne les dois qu’à moi-même. Le pire, c’est que je suis ultra-instinctive, je sais tout de suite. Et de façon incompréhensible, plus l’idée me semble mauvaise, plus je prends le mors aux dents et je m’entête, je me dis qu’au mieux ce sera une impasse et qu’au pire bah… je survivrai.

Donc, je savais que Kevin était une mauvaise idée et ce, dès que je l’ai rencontré, comme je savais que ce projet de restaurant avec lui l’était tout autant. Honnêtement, de toutes les mauvaises idées que j’ai pu avoir dans ma vie, ces deux-là sont les pires et elles m’ont anéantie. J’étais à un tel niveau de désespoir que j’envisageais la mort comme une délivrance bénie.

Kevin et moi aurions dû nous séparer déjà en 2015. Je m’étais alors confiée à toi au téléphone, en larmes. Oui, nous aurions dû. Pourquoi cela n’a pas été le cas alors que je savais pertinemment que c’était la seule chose à faire ? Ai-je pensé que je pouvais encore lui pardonner ? Ai-je espéré qu’il puisse changer ? Je ne sais pas trop et aujourd’hui, crois-moi, je m’en veux.

Je n’ai plus peur des mots : Kevin m’a détruite, annihilée, exterminée, me blessant toujours plus profondément et me faisant me sentir comme la pire des monstruosités faite femme. Il parait comme ça quelqu’un d’affable mais en coulisses, il n’est que chaos, noirceur et fiel, un gouffre d’affres, un vortex de souffrances et de tourments qui aspire toute étincelle de vie alentour.

J’imagine aussi que la situation d’extrême tension au restaurant et le fait que ni l’un ni l’autre ne pouvait s’y soustraire n’ont pas aidé, voire n’ont fait qu’aggraver la situation. Cela est monté à un tel point qu’un jour où l’on s’engueulait au restaurant pour les mêmes raisons que d’habitude, hors de lui, à bout de nerfs et à court d’arguments, le couteau qu’il avait à la main s’est arrêté à deux centimètres de mon ventre, retenu de justesse au dernier moment…

Je n’ai pas porté plainte car premièrement je ne voulais pas y croire, deuxièmement parce que si j’envoyais mon chef de cuisine en prison, c’en était fini du restaurant et troisièmement parce que j’arrivais encore à comprendre au vu des circonstances.

Mais j’avais fini de lui pardonner. Il m’aura fallu cette dernière preuve pour mettre un point final même si, tardif, à notre relation. Mais comme on n’avait pas les moyens de se séparer pour de bon, on a dû faire avec, chacun de son côté de l’appart en essayant de se respecter. Et de respecter le travail de l’autre pour continuer de maintenir le restaurant à flots jusqu’à ce qu’on le vende.

Depuis, on a au moins une chose en commun : que tout cela se termine.

Quand ce sera le cas, il repartira très probablement dans le sud, moi je resterai ici pour m’occuper de ma mère, je reprendrai un boulot, j’aurai une paie – alléluia ! – mes week-ends, bref, je pourrai enfin redémarrer ma vie…

Comme tu as eu raison de me montrer à quel point j’étais con !

Tout est de ma faute. J’ai fait de mauvais choix, j’ai négligé mes amis, je me suis coupée de tout, de tout le monde, je ne savais plus fonctionner en dehors de ce restaurant et aujourd’hui, je ne sais plus qui je suis… Bref, il me tarde vraiment de retrouver celle que j’étais. Ou peut-être de devenir enfin celle que je dois être ?

Et j’ai besoin de ton aide, je crois… Accepterais-tu que l’on se voit prochainement ?

20 ans d’amitié. Je donnerais tout pour revenir à cette époque où j’étais insouciante, inconsciente probablement. Mais dieu que c’était bon de ne rien savoir de la vie !

Merci, ma Nénette, du fond du coeur. »

Aujourd’hui, ça fait neuf jours que Kevin est parti de l’appartement de ma mère au-dessus du restaurant que l’on a dû rendre après la liquidation. Un ami lui loue un petit appartement à côté, sans toutefois lui faire payer de loyer le temps qu’il retrouve un emploi. J’aurais pensé qu’il filerait tout droit dans son Sud chéri, exécrant Paris et ses ‘bouffons de parisiens’… Comme quoi.

Aujourd’hui, mes rapports avec Kevin se limitent à quelques brèves prises de nouvelles, principalement concernant la paperasse de notre séparation et pour les suites de la liquidation judiciaire du restaurant qui a été reportée aux calendes grecques à cause du confinement. On ne sait donc pas à quelle sauce on va se faire bouffer, quel montant on pourra tirer de la mise aux enchères ergo le montant de la caution que nous réclamera la banque mais bon, on verra le moment venu. Sachant que par principe, nous contesterons cette caution.

On devait aussi envoyer en AR la dissolution de notre PACS mais c’est compliqué avec le confinement : plus de services postaux, plus de notaires… En même temps, ce n’est pas comme si l’un ou l’autre voulait se remarier, donc pas d’urgence.

Et on a toujours un compte-joint avec partage des charges jusqu’à fin avril, un compte-joint que l’on clôturera quand on aura chacun retrouvé un emploi et passé notre période d’essai, quand, plutôt si une banque nous accorde un prêt-restructuration pour rembourser notre dette familiale, c’est-à-dire l’argent que nos amis et nos familles nous ont prêté pour monter le restaurant, pour rembourser aussi notre prêt conso personnel et payer les avocats qui contesteront la caution bancaire au Tribunal du Commerce. Tout est en stand-by, confinement oblige.

Lui aussi galère pour retrouver un boulot. Vu la conjoncture actuelle, c’est très compliqué. Si moi j’ai dit adieu pour de bon au monde de la restauration et que je dispose d’expériences dans d’autres domaines, lui non. C’est une drôle de situation, quand même. Le connaissant, il doit tourner en rond comme un lion en cage, ne pouvant même pas profiter de cette inactivité forcée pour aller au golf, son unique passion dans la vie. Sans hypocrisie, j’ai un peu de peine pour lui.

Bref, les échanges entre Kevin et moi sont amicalement froids ou froidement amicaux, synthétiques et factuels. Je n’éprouve pas de rancoeur particulière ni de regrets. Je n’éprouve rien, je crois, certainement pas de la haine car je ne parviens pas à haïr quelqu’un qui a partagé ma vie. Même s’il m’a fait subir plus d’une infamie, je me dis que j’ai dû le faire morfler aussi, alors on est quittes.

Mais quand je repense, il y a ne serait-ce que quelques mois, à tout ce que j’encaissais jour après jour, je me félicite d’avoir tenu le coup, même si je ne sais pas trop comment j’ai fait…

Au restaurant, Kevin était quelqu’un qui ne gérait absolument pas son stress, donc il était parfaitement imbuvable quand il était sous tension. Avec tout le monde certes, mais moi j’avais l’impression que je prenais double dose. Bref, il explosait à tout bout de champ pour rien, ils faisaient voler les casseroles dans toute la cuisine, je savais qu’il faisait la plonge au bruit de la vaisselle qu’il cassait tout en accusant les autres, il vociférait, me bousculait, m’injuriait devant les clients…

En dehors des services, ce n’était guère mieux : son travail étant selon lui prioritaire, il n’avait de cesse de dénigrer le mien qu’il jugeait futile et jamais il n’a pu comprendre que lui et moi devions être complémentaires.

De par mon statut de seule dirigeante, les décisions finales m’incombaient mais je lui ai toujours demandé son avis en tant qu’associé. Avis qu’il ne me donnait jamais, sauf après coup quand il s’avérait que c’était foireux : c’était de ma faute, je n’écoutais pas, je décidais toute seule… Et il me laissait seule dans la panade sans jamais prendre une once de responsabilité. C’est bizarre, quand je faisais quelque chose de bien, c’est là et seulement là qu’il disait ‘nous’ …

Les employés se plaignaient et nombreux sont partis à cause de lui. Et moi, je devais gérer derrière les menaces de prud’hommes, les transactions à l’amiable qu’il me reprochait copieusement d’ailleurs, traitant les ex-salariés de voleurs et moi de minable… Ce n’était pas yakafokon avec lui mais plutôt takafoktu. Facile.

C’est aussi quelqu’un de foncièrement raciste et de misogyne. Il ne s’en cachait pas vraiment, sauf quand moi, excédée, je mettais le holà à ses ‘négros’, ‘racaille de fainéant d’arabes’, ‘youpins de merde’, ‘grosse pute’ et j’en passe. Parce que moi, rien que de les écrire, ces mots me font mal. Il y avait toujours un climat malsain qui m’étouffait mais dans lequel lui semblait se complaire, se gargarisant de ses blagues nauséabondes et de ses opinions à oeillères, sans pouvoir ne serait-ce qu’imaginer que l’on puisse ne pas être d’accord avec lui.

En privé, pendant les rares moments où l’on se croisait, il était supportable, parfois même gentil. Je n’ai jamais compris comment il pouvait abriter en lui ces deux personnages si opposés sans qu’il y ait conflit. C’était flagrant : à la seconde où il posait le pied au restaurant, il changeait littéralement de visage qui s’assombrissait d’un coup, se durcissait et le moindre de ses regards sur moi se chargeait alors d’une haine farouche.

Et lorsque l’on passait un moment ensemble dans une relative légèreté, la haine que je pouvais ressentir envers lui lorsqu’il était abject d’égoïsme et de méchanceté, disparaissait aussitôt et je m’en voulais. Ça revenait très vite. Puis, au fil des jours, ces moments légers se sont raréfiés jusqu’à l’extinction, me laissant imbibée dans une amertume sans fond.

Sans oublier sa quête pour retrouver sa mère biologique qui est devenue de plus en plus pressante jusqu’à l’obnubilation… Cette quête, entamée juste avant que l’on se rencontre, je l’ai soutenue de toutes mes forces car je suis passée par là et je savais que c’était primordial. J’ai surtout espéré qu’il puisse trouver la paix, combler le vide et in fine changer. Déjà, d’arrêter de projeter sa mère en moi aurait été beaucoup.

Bref, c’est arrivé comme ça, l’été dernier : il a enfin retrouvé sa mère biologique. Sans mentir, j’étais très heureuse pour lui. Sans mentir là non plus, je me suis dit :

– Pourvu qu’il change !

L’été dernier, le restaurant a été placé en redressement judiciaire avec une période probatoire de six mois pendant laquelle nous devions redoubler d’efforts et de chiffre d’affaires si possible. Pas une période à prendre des vacances, quoi. Mais devant l’urgence manifeste de rencontrer sa famille biologique au pays, j’ai cédé et j’ai fermé le restaurant pour deux semaines au creux de l’hiver afin qu’il puisse partir là-bas. Je me suis dit qu’au point où on en était, cela ne ferait pas la différence et déjà, je souffrais de plus en plus d’être seule sur ce navire en perdition à ramer pour deux.

A son retour, il y a bien eu quelques jours, trois je dirais, le temps que le jet-lag s’efface, où il était presque décontracté. Puis, il a repris son costume de monstre infect. J’ai particulièrement apprécié le fait qu’il remercie de façon dithyrambique sur facebook ses amis et sa famille qui se sont cotisés pour lui offrir le voyage et que moi il me zappe complètement. Apparemment, je ne faisais partie ni de sa famille, ni de ses amis… Bref, ça reflétait parfaitement son état d’esprit.

Très franchement, j’aurais continué à soulever des montagnes, à me battre comme une lionne et à supporter l’insupportable si seulement j’avais eu quelqu’un à mes côtés pour me soutenir. J’ai tout porté à bout de bras, toute seule, j’ai même porté double fardeau sans jamais pouvoir en parler à qui que ce soit.

Aussi, fin janvier, quand j’ai vu la conjoncture faire poindre l’issue fatale pour le restaurant, j’ai jeté l’éponge et demandé à l’administrateur judiciaire qui nous suivait de convertir la procédure de redressement en liquidation dès que possible. On aurait pu encore tenir quelques temps – bon, pas beaucoup, avec le corona virus – surtout que l’on s’est remis à bien travailler début février mais moi, je n’en pouvais plus.

D’ailleurs, quand on a commencé à entrevoir les implications de la liquidation, comme les rats quittent le navire quand il coule, Kevin m’a alors informée qu’il ne paierait pas sa part de la caution bancaire et qu’il prendrait un avocat – un ami à lui, donc sans frais – pour défendre ses intérêts, partant du principe que comme ma mère vivait avec moi, j’étais à l’abri financièrement et que je pouvais me permettre de payer toutes les dettes ! Il est même allé jusqu’à penser que par vengeance, j’allais l’essorer du peu qu’il avait et l’enfoncer à la première occasion… Délire de persécution ? Fameux ami lui bourrant le mou ? Mauvaise conscience ? Un peu des trois, je dirais.

Bref, j’étais abasourdie devant l’étendue de sa lâcheté, littéralement sonnée. Lorsque j’ai pu reprendre mes esprits, je lui ai alors rappelé trois choses :

  1. Je continuais à contribuer de moitié à toutes nos charges dont la pension de SES enfants.
  2. Je lui avais donné la moitié de mes meubles et de ceux de ma mère alors que lors de la dissolution d’un PACS, chacun repart avec ce qu’il avait en arrivant, dans son cas, rien.
  3. La caution bancaire ne s’applique pas par tête mais d’un seul tenant en se fichant de la répartition entre les associés et qu’à ce jeu-là, je pouvais très bien me faire déclarer en invalidité, auquel cas la banque lui réclamerait à lui ‘ma part’.

C’était surtout l’idée qu’il se faisait de moi alors qui m’a le plus choquée et blessée : une sale pute, moi aussi ?…

Une très longue conversation a suivi, un monologue plutôt, lui acquiesçant de temps à autre, et il a fini par revenir à de meilleurs sentiments, promettant d’assumer sa part. Même si je veux le croire aujourd’hui, j’ai conscience de la fragilité de sa promesse et tout au fond de moi, je me prépare déjà au fait qu’il ne la tienne pas.

Est-ce parce qu’il a consulté juste avant qu’on se rencontre un voyant qui lui a prédit une ‘rencontre à double tranchant avec la femme de sa vie qui allait l’entraîner dans une affaire destructrice’ qu’il a toujours marché à reculons avec moi ?

Est-ce qu’il m’en veut de l’avoir fait tout quitter pour me rejoindre sur Paris pour qu’au final ça foire ? Je ne lui ai cependant pas mis la pression, au contraire, une relation à distance me convenait assez.

Ensuite, il s’est avéré que les horaires de nos deux métiers étaient diamétralement opposés. Une relation par post-it sur le micro-ondes ne m’intéressant pas, l’idée de travailler ensemble dans notre propre restaurant a germé en moi. J’aurais mieux fait de me couper un bras, voire les deux ce jour-là.

Qu’est-ce qui nous a retenus de nous séparer en 2015, soit un an avant qu’on démarre le restaurant ? A plus forte raison, qu’est-ce qui m’a faite tomber amoureuse de lui deux ans auparavant, alors que j’avais senti instinctivement le mur au fond de lui ?

Qu’ai-je pensé trouver chez lui qui m’a faite dire adieu à l’amour de ma vie Walter qui, cela dit en passant, n’a toujours été qu’un fantôme dans ma vie ? Me suis-je jetée dans les bras de Kevin parce que Walter m’avait trop faite languir ?

Ou était-ce l’attrait du « On est pareils, on a vécu la même histoire, on se comprend » ?

Une belle fumisterie, d’ailleurs, ce truc-là. Car même histoire ne veut pas dire même ressenti. Quant à la compréhension réciproque, c’est une démarche tellement personnelle et intrinsèque que l’on est incapable de se tourner vers un autre nombril que le sien. On ne se comprend pas soi-même, comment peut-on comprendre quelqu’un d’autre ? Mais bon, j’étais à l’époque dans cette mouvance d’enfants adoptés du même pays, on se regroupait sur le thème, souvent en soirées, à boire plus qu’on ne discutait. Et c’est au cours d’une de ces soirées que j’ai rencontré Kevin.

A ce moment-là de ma vie, j’étais aussi un peu perdue après onze ans dans ma boîte et un plan social qui m’avait apporté un gros chèque, certes, mais surtout de grandes incertitudes sur ce que j’allais faire de ma vie. Bref, une grosse remise en question professionnelle, certes, mais aussi et surtout personnelle avec l’évidence d’une seule conclusion : j’étais une vraie solitaire, faite pour vivre seule. Pour mon bien… et pour le bien des autres !

Qu’est-ce qui m’a pris alors d’aller à l’encontre de la seule certitude que j’avais ? Comment m’a-t-il convaincue du contraire ? L’a-t-il fait, d’ailleurs ou y suis-je allée de plein gré ? Il m’a bien chanté la chanson « Pour toi, je veux changer, je veux être un meilleur homme et ne plus être le salopard qui a bousillé la vie de deux femmes qui lui ont fait chacune un enfant dont il ne voulait pas » mais est-ce cela qui m’a charmée ? Surtout quand on sait qu’entre ‘je veux’ et ‘je vais’, il y a un fossé…

Ai-je pensé qu’il était ma dernière chance, moi qui venais juste de me déclarer prête pour le couvent ? Ai-je pensé tout court ? Je crois bien que non. Tout en lui me disait de ne pas y aller mais je n’ai rien voulu entendre. Moi qui certainement avais besoin de me trouver belle dans le regard d’un homme, frustrée que j’étais de toute cette absence de Walter dans ma vie, n’ai-je pas succombé au premier regard enamouré par substitution ?…

Pff… Suis morte ! C’est crevant, les introspections. Surtout que j’ai l’impression d’avoir soulevé plus de questions que d’avoir trouvé de réponses. Allez, une petite dernière avant de me mettre devant House M.D :

Je reconnais m’être lancée à corps perdu dans ce désastre parce que c’était ce qu’il y avait de pire à faire et que j’étais bornée. Je sais également que j’aurais dû me poser cette question avant de m’harnacher d’un autre bât dans la foulée.

Mais cette lucidité dont je fais magistralement preuve est-elle suffisante pour avancer ?…

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