« C’est facile, il suffit de mettre un faux-plafond doublé de laine de verre, du placo sous les tuiles et une porte entre tes deux greniers. Si tu veux, je peux te le faire. »
Ouhla, ne t’emballe pas, si tu me fais l’isolation de mon grenier comme tu m’as reconstruit mon appentis, je préfère passer, même si c’était au demeurant bien charitable de ta part.
Et de toute façon, je n’ai plus de sous, donc…
Jeudi 27 août 2026
J-4 avant la reprise du boulot.
Mes vacances touchent à leur fin et je me demande comment trois semaines ont pu passer aussi vite, tout en ayant l’impression d’avoir vécu trois mois sur trois planètes différentes.
J’avais pourtant établi une liste parfaitement raisonnable de choses à faire dans la maison pendant ce temps libre tant attendu :
– nettoyage complet de la vitrerie du rez-de-chaussée : pas fait
– ré-agréage des rideaux devant les chauffages : fait
– isolation de la porte donnant sur le grenier : fait
– finition/isolation de la porte latérale du garage donnant sur les appentis (celle avec feue la frise de pénis) : fait
– lasurage d’une petite table en bois : fait
– préparation du sol pour les futurs bambous près de ma terrasse : fait
– diverses tâches de bureau comme le classement de ma paperasse accumulée depuis février dernier, mon changement d’adresse auprès de tous les organismes : à moitié fait
– check du branchement défectueux de ma platine-disque : pas fait
– ménage Armageddon : prévu dans 2 jours
– aller au cimetière : pas fait
– annuler mon badge télépéage qui en plus d’être en vrac – et de faire râler les automobilistes derrière moi dans la file dédiée au télépéage – ne m’est vraiment plus utile pour mes grands déplacements désormais annuels : fait
Restait le grenier lui-même, que je voulais sécuriser contre d’éventuelles infiltrations dues aux tuiles disjointes. Après examen, la pente du toit est tellement aiguë que l’eau aurait besoin de sérieusement réviser les lois de la physique pour parvenir à s’y infiltrer. Je peux donc laisser ça tranquille.
Un jour, en revanche, il faudra isoler ce grenier correctement et installer une porte bien isolée entre les deux greniers, afin de couper le froid l’hiver et la chaleur l’été. Le deuxième est immense et pourrait même, dans un avenir où je disposerais soudainement de 100 000 euros dont je ne saurais que faire, être aménagé en deux grands studios à louer aux gars de la centrale nucléaire d’à côté. Il faudrait évidemment créer un accès indépendant par la ruelle, parce que je ne compte pas voir défiler mes hypothétiques locataires dans mon salon en peignoir.
Bref. Projet pour une autre vie.
Pour l’instant, je vais déjà attendre mon premier hiver dans cette maison et voir comment elle se comporte avant de décider si l’isolation du grenier devient une nécessité ou demeure dans la très longue catégorie des ‘un jour, peut-être’.
Et bien sûr, au planning de ces vacances : le jardin.
De ce côté-là, j’ai abattu un boulot de dingue.
Je ne vais pas dresser la liste de tout ce que j’ai fait, parce que j’en oublierais la moitié et que cela n’intéresserait probablement que moi. Disons simplement que j’ai creusé, décaissé, désherbé, élagué, scié, déplacé des quantités invraisemblables de terre, de pierres, de dalles et de parpaings, arraché des racines mammouths à la hache, planté, replanté, rempoté, aménagé ma serre, transformé progressivement mon immonde coin déchèterie en véritable déchèterie verte et commencé à donner une allure à ce jardin qui, il y a encore deux mois, ressemblait davantage à un terrain abandonné depuis la guerre.
J’ai aussi fait quelques découvertes au milieu de ce chantier.
Notamment, en grattant le salmigondis de racines de lierres et de rocailles terreuses sous mon appentis, j’ai exhumé une série de grosses dalles de pierre parfaitement alignées, vestiges manifestes d’une ancienne voie gallo-romaine. Enfin, c’est ma version et je m’y tiens.
Superbe découverte. Ça change des vestiges de poteaux de fil à linge ensevelis sous les liserons.
J’ai également sauvé d’un parking surchauffé une superbe mante religieuse que j’ai baptisée Syphilis. Pourquoi Syphilis ? Parce que je trouvais que c’était un mot trop poétique pour une maladie vénérienne.
Syphilis a donc élu domicile dans mon thym, où elle s’est empiffrée de mouches et de moucherons. Mais elle est morte deux jours plus tard. Paix à son âme.
Et depuis quelques temps, j’ai la visite régulière d’une grappe de rougequeues noirs. Ils ont commencé par venir me voir sur la terrasse, puis m’ont suivie au jardin. Ils sont étonnamment familiers, se posent à quelques mètres de moi et semblent presque attendre quelque chose.
Je leur ai installé une petite écuelle d’eau sur un gros cache-pot. Pour le reste, ils ont le jardin : avec tout ce que j’y remue depuis quinze jours, ça doit être un véritable buffet à volonté pour eux !
Enfin, j’ai ‘désherbé’ une minuscule pousse de résineux que j’ai finalement mise en pot. Si tout va bien, ce sera mon sapin de Noël 2032. Il mesure actuellement à peu près la taille d’un cure-dent, mais j’ai confiance.
Bref, tout ça commence doucement à se constituer sa propre histoire.
Mais je n’ai pas fait ça toute seule. Loin de là.
J’ai eu l’aide à nouveau très appréciée de Franklin, qui a repris le boulot à mi-temps. 16 mois qu’il était en arrêt suite à son infarctus. 16 mois à la dèche car à peine 45 % de son salaire en IJ. 16 mois à tourner en rond et à jouer à la belote en ligne.
Encore un grand merci à lui.
Et puis, j’ai eu l’aide de mon voisin-fantôme, que je vais appeler Yaya.
Je l’avais vu la dernière fois fin mai, bien avant que je n’emménage. Comme je ne le croisais jamais, je regardais si les roues de sa Jeep changeaient de position, pour savoir s’il était vivant ou pas. Allez savoir, par ces temps de canicule, on pouvait tout imaginer.
Mais non, il était juste parti au bled.
Une sorte de rentier qui a décidé de se la couler douce après avoir vendu ses affaires en région parisienne. Pas besoin d’argent, beaucoup de temps devant lui et une énergie assez phénoménale malgré un très grave accident qui aurait dû, selon les médecins, le condamner à ne plus marcher.
Il s’est rééduqué tout seul et aujourd’hui, il marche presque normalement, pratique deux heures d’arts martiaux tous les matins et semble considérer que le sommeil et la nourriture sont des activités largement facultatives.
Il est surtout incroyablement serviable.
Avec l’aide de Franklin, il m’a entièrement reconstruit mon deuxième appentis. Il m’a donné des dalles, déplacé des trucs, arraché des racines à la force des bras, élagué des branches perché sur un escabeau… Il est même arrivé un matin avec une pioche pour m’aider à décaisser une énorme bosse de terre et, lorsque les premières vraies pluies m’ont permis de découvrir qu’il pleuvait sous mes deux appentis, il m’a proposé d’installer deux gouttières bricolées à partir de tuyaux en PVC.
J’en suis pour plus de 360 euros entre les chevrons, les équerres, la visserie, les tuyaux, les raccords et autres joyeusetés chez Gedimat et Bricomarché. Ma dèche bancaire se porte à merveille. Mais bon, la main-d’œuvre est gratuite.
Bref, Yaya est généreux, bosseur et extrêmement débrouillard. Il possède cependant une caractéristique que j’ai découverte au fil des jours : les finitions, il s’en fout. Mais alors, royalement.
Mais pas moi. Et je ne parle pas d’une lichette de peinture ou d’un carreau décalé d’un millimètre. Je parle de finitions essentielles, celles qui font que le truc ne va pas se déglinguer au bout d’un hiver.
Il suffit de regarder les travaux qu’il a réalisés chez lui pour comprendre que ce n’est pas moi qui ai bénéficié d’un traitement particulier. Fenêtres posées sans entourages, mousse expansive apparente, reprises de maçonnerie laissées brutes, tuyaux courant sur les façades… Lorsque ça fonctionne, pour Yaya, c’est fini.
Mon appentis est donc construit selon les normes Yaya.
Les poteaux n’étaient pas tous alignés, il a fallu en reprendre certains. L’un menaçait de se fendre en deux et j’ai dû insister pour qu’il soit renforcé par des équerres. Certains chevrons sont trop longs, d’autres trop courts, l’un d’eux semble tenir dans le vide et, surtout, quasiment tout le bois utilisé est non traité, y compris à des endroits exposés à l’humidité.
Mais l’appentis tient debout.
Je ne vais donc certainement pas cracher dans la soupe. C’est chiant, mais bon. En septembre, le frère de Franklin, qui est lui aussi bricoleur mais, semble-t-il, d’une autre école, regardera ce qu’il convient éventuellement de reprendre, si le coeur lui en dit.
Et les pluies d’orage de cette nuit ont en tout cas permis de procéder au contrôle qualité. Après une bataille mémorable hier avec du silicone et cette saloperie de mousse expansive qui colle absolument partout sauf là où on voudrait, il ne pleut plus sous les appentis.
Victoire.
Au banc de test également : les deux gouttières. Celle que je trouvais trop basse fonctionne parfaitement et remplit gentiment ma cuve. Quant à l’autre, destinée à alimenter ma poubelle noire placée à droite, Yaya l’a posée avec une pente qui conduit toute l’eau vers la gauche, là où se trouve… le bouchon. Et son raccord en té, bah, fuit.
Voilà. Mais je ne lui ai rien dit.
D’une part parce qu’il m’a énormément aidée gratuitement et que je lui en suis sincèrement reconnaissante. D’autre part parce que j’ai découvert qu’il était à peu près impossible d’expliquer à Yaya qu’il pouvait éventuellement s’être trompé. J’ai essayé avec une tôle mal positionnée. J’ai essayé avec le chevron qui prend l’eau. J’ai essayé avec deux ou trois autres trucs… J’ai pris des vents.
On verra s’il me demande un jour si les gouttières fonctionnent bien. Car je crois bien que je ne suis pas près de le revoir. Hier aprèm, il est parti en me disant : « Prends soin de toi. Bonne continuation. »
Une formule assez solennelle pour quelqu’un qui habite à trois mètres de chez moi, mais soit.
Il est peut-être vexé de mon contrôle qualité. Ou tout simplement épuisé. On le serait à moins, à 55-65 ans (je n’ai pas bien compris son âge quand il en a parlé).
Moi aussi, d’ailleurs.
Parce qu’au milieu de tout ça, mon corps a commencé à déposer quelques réclamations. Mon pied gauche, que j’avais déjà salement amoché en juillet et qui commençait enfin à me laisser tranquille, a refait CRAC.
Le droit, probablement jaloux, a refait parler de lui et de son ongle incarné qui a nécessité une séance de charcutage chez mon docteur des pieds. Je boîte donc à gauche et claudique à droite, très classieux.
Et mes épaules, mes mains, mon dos et à peu près tout ce qui possède des terminaisons nerveuses me font savoir qu’ils ont suffisamment participé aux travaux. Mais je suis comme les vaches : tant que je tiens debout, je broute.
Mais aujourd’hui, je crois que la vache a envie de brouter couchée.
Ma tronçonneuse neuve est arrivée hier. J’ai tout un tas de petit bois à scier. Il reste cette satanée bosse de terre et de racines à décaisser. Je pourrais également fixer la toile cirée que j’ai achetée sur le toit de ma balancelle pour la protéger enfin de la pluie.
Mais bon, zéro motiv.
Et c’est pas dit qu’il ne re-drache pas, le ciel est tout noir.
Bah, après l’écriture de ce post, je vais en profiter pour tuber des cigarettes devant une série.
On verra demain.
Parce qu’il ne me reste que quatre jours avant de reprendre le boulot.
Outre le ménage dantesque que je vais essayer de faire ce dernier week-end, il faut que je me prépare psychologiquement à ma rentrée lundi.
Notamment, au difficile exercice de reparler de ma non-augmentation. Et si elle m’envoie promener, du style « Je n’ai pas eu le temps, c’était les vacances tout de même ! J’ai dit que je reviendrai vers vous, donc je vous ferai signe. »
Très bien. Je crois que je lui dirai que je suis démotivée et que cela me pousse vers la sortie. Peut-être même que je lui dirai que je me suis mise en recherche active ailleurs.
En réalité, ma décision est déjà prise. J’aime mon boulot, mais pas le management. Et cette non-augmentation est le pompon sur la cerise.
D’ailleurs, j’ai déjà postulé à deux offres. À Paris…
Car je dois me rendre à l’évidence : si je veux retrouver un poste intéressant, suffisamment rémunéré et qui me permette de quitter cette entreprise sans perdre en qualité de vie, Paris apparaît désormais comme la seule piste réellement viable.
Exactement le scénario que j’avais envisagé il y a 3 ans et mon coup de cœur pour la petite maison dans les ronces. Mais il y a eu depuis mon non-CDI, le chômage qui m’a poussée à quitter Paris et son loyer de 1 300 balles, et puis mon job actuel.
Oui, ce serait idéal, vraiment. Je profiterais de tout ce qui me manque sur Paris tout en conservant une qualité de vie à la campagne. Avec un peu de télétravail, ce serait top.
Les restos coréens. Les épiceries coréennes.
Les petites boutiques aux mille trouvailles au coin d’une rue.
Les balades le nez au vent dans les passages du Paris Secret.
Deliveroo.
Mes amis.
Les Happy Hours et les Afterworks.
Yang.
Mais bon, pour l’instant, je n’en suis pas là.
Pour l’instant, il me reste quatre jours de vacances, et je contemple tout ce que j’ai fait depuis que j’ai posé mes valises ici.
Tout n’est pas fini.
Tout ne le sera probablement jamais.
Une maison, ça vit. Un jardin aussi. À peine ai-je terminé quelque chose que je vois déjà ce qu’il faudrait faire ensuite.
Mais aujourd’hui, exceptionnellement, je crois que je vais m’autoriser à ne pas chercher le next step. Parce que finalement, depuis trois semaines, je suis arrivée à une conclusion assez paradoxale : je suis en vacances quand je suis au boulot.
Et dans quatre jours, donc, je repars en vacances.




