Saison 12

LAST CHANCE

“Des bulles légères et pétillantes. C’est ça que je veux dans ma vie, tout ça et rien d’autre que ça. »

Moi mardi soir, bien campée sur mes ergots dans le duel façon western qui m’a opposée à Bradley. Car la veille au soir, j’ai senti qu’il fallait que je livre mon dernier combat. A la vie, à la mort. De notre histoire.

 

Vendredi 2 juillet 2021 # DECONFINEMENT LIBERTAD !  J+13

–  Bon, j’annule ma semaine de vacances auprès de Shannon ou pas ?

–  Pourquoi ?

–  Bah d’une, toi et moi n’avons plus une tune et de deux, si je dois annuler c’est maintenant or never.

–  Je t’ai dit, laisse-moi le temps de faire mes comptes.

–  Non, pour une fois, faisons les choses selon quelqu’un d’autre que toi. Je ne peux pas attendre.

–  Bah j’en sais rien ! Et toi, quel budget as-tu, hein ?

–  J’aurais mis comme toi. Pour la parité.

–  Elle est facile, celle-là ! Quelle parité ?

–  Celle que tu m’as foutue dans la tronche hier soir.

–  Ah bah parlons-en d’hier soir justement !

–  Pour une fois, on est d’accord. Je commence.

J’ai respiré un grand coup et j’ai enchaîné.

–  Que tu vomisses partout dans le salon parce que tu étais bourré comme un coing, peu importe, j’aurais même pu trouver ça marrant. Mais la moindre des choses est de t’excuser, non ?

–  Je l’ai fait ! Encore une fois, tu ne m’as pas écouté, donc pour la seconde fois et je te regarde dans les yeux quand je te le dis : je m’excuse !

–  Je devrais enregistrer nos dialogues de sourdingues, tu serais surpris. Bref, moi je ne m’excuserai pas d’un truc pour lequel je n’ai pas à m’excuser.

–  Bah crois-moi, je vais te garder un chien de ma chienne ! Tu t’es arrogée le droit de me faire cracher au bassinet en contrepartie de tout ce que tu m’a donné jusqu’à aujourd’hui ?! Ce n’est pas pour le montant que j’aurais réglé de toute façon mais pour le principe : tu commandes des planches parce que tu as faim puis tu te casses sans un mot, tu nous plantes en terrasse en nous laissant l’addition ! J’ai trouvé cela très cavalier de ta part !

–  J’avais trois grammes, j’ai rien calculé, c’est tout !

–  C’est bien ce que je dis : tu as trouvé ‘normal’ que je paye pour toi. Alors qu’on s’était dit le matin même qu’il fallait limiter les dépenses ! Tu t’es dit que je devais raquer parce que je te devais bien ça ?!

–  Je ne me suis rien dit du tout, j’étais soûle, point-barre !!

–  Peu importe, ton attitude m’a choqué, voire blessé et j’attends que tu t’en excuses. Moi, je l’ai fait deux si ce n’est trois fois alors à ton tour !

–  Mais va te faire voir !!! Quand bien même j’aurais eu en tête de te faire ‘cracher au bassinet’ comme tu dis, je ne te savais pas si mesquin ! Je t’héberge, je te prête ma voiture, je te nourris, je nourris tes enfants quand ils sont là…

–  Je ne savais pas que je devais te rémunérer.

–  Hé je ne suis pas ta catin, fais gaffe ! Je l’ai fait de bon gré sans attendre quoique ce soit en retour. J’ai beaucoup de défauts mais certainement pas le manque de générosité.

–  C’était peut-être inconscient chez toi alors mais je l’ai mal pris quand même. Je te signale que je remplis le frigo quand je peux, j’ai acheté de l’huile et des bougies pour ta voiture, je mets de l’essence…

–  C’est toi qui t’en sers !

–  Ce que je veux dire, c’est que je participe à égale mesure. D’autre part, je te rappelle que c’est moi qui t’ai invitée le week-end dernier alors que je viens d’acheter une maison, que j’ai plein de travaux qui coûtent la peau du cul, qu’il y a les vacances avec les enfants à prévoir et que je viens de lâcher 5.000 balles pour faire réparer mon Dodge !

–  Moi, ça fait un an que je suis au RSA, que je vis sur ma pelote qui a disparu depuis longtemps déjà, que je suis criblée de dettes, que j’ai un salaire qui couvre à peine mes charges fixes et je ne me plains pas.

–  Tu fais ce que tu veux avec ton oseille, moi je fais attention, c’est tout.

–  Et le bon plan, c’est de vivre à mes crochets ?

–  Quoi ?! C’est plutôt moi qui devrais dire ça ! « Le mec vient de toucher 100 patates en indemnités de licenciement, c’est le moment d’en profiter. »

–  C’est ce que tu penses de moi ? Une bimbo vénale ?! Tu veux que je ressorte toutes les factures de bouffe, d’alcool, de Deliveroo et du lit que je t’ai donné ?!

–  Et moi, tu veux que je ressorte mes notes d’essence et de parking pour venir te voir ?!

–  On en est là… Dieu que c’est pathétique !

Petite pause entre deux rounds, à bout de souffle tous les deux. Il reprend après une cigarette.

–  Tu me prêtes des intentions, des mots qui ne sont pas les miens. Tu as des œillères, tu interprètes comme ça t’arrange et tu me vois de travers.

–  C’est bizarre, je pense la même chose à ton égard. J’ajouterais que je ne connais personne qui a autant de mauvaise foi que toi. Et vire ton téléphone pendant qu’on parle, c’est un manque de respect que je n’accepte plus. Tu sauves des vies, tu sauves le monde ?!

–  Ça devient compliqué entre nous…

–  Au contraire ! Au début, on pensait que certaines choses allaient peut-être poser problème entre nous mais vois-tu, je n’ai pas de problème avec ton armée, je n’ai pas de problème avec tes enfants, je n’ai pas de problème avec le fait que tu achètes une maison à 300 bornes et que l’on se verra de temps en temps, c’est avec toi que j’ai un problème. Tu ne te rends pas compte de la façon dont tu me traites, dont tu me parles, tu fais un délire de persécution me concernant, c’est terrible ! Y-a-t-il des choses d’il y a 20 ans dont tu me tiens rigueur ?

–  Non.

–  Interroge-toi, sérieux. En tout cas, moi l’enfer, j’ai donné et je n’en veux plus. J’arrive à un âge et à un tournant de ma vie où je ne veux vivre que des bonnes choses en toute sérénité. Je n’ai aucune responsabilité, personne d’autre que moi-même à penser avec encore quelques belles années devant moi qu’il est hors de question de gâcher.

–  Moi aussi je veux ça.

–  Bah ce ne sera pas avec moi, vu comme c’est parti.

–  Allez, vas-y, je sens que tu as envie de vider ton sac. Ce sera peut-être salutaire.

Alors, j’ai vidé ma malle-cabine. Mon container. Fini d’essayer de lui dire les choses par lettre ou par mail, j’ai tout déballé. De façon étonnamment posée, qui plus est. Je lui ai déclamé sans ciller mon cahier de doléances, en gros, ce que j’écris dans ce blog à son sujet comme un défouloir.

Il a semblé tomber des nues. Il a tenté de répliquer sur un ou deux trucs mais j’ai eu vite fait de le rabrouer comme il le fait avec moi, en lui pointant que c’était justement une des choses que je n’acceptais plus désormais.

–  Et la cerise sur le pompon de la cerise, c’est la raison à mon – je te cite – ‘manque de libido dernièrement’. Je me suis confiée à toi un soir, je t’ai dit ce qui m’était arrivé et les traumas que je trimballais encore aujourd’hui et toi, tu fais exactement ce avec quoi j’ai du mal ! Tu m’as même prise de force !

–  Non, ce n’est pas vrai !!! Tu ne t’es pas débattue ?

–  Je t’ai même dit stop.

Il était atterré. Consterné.

–  Je commençais tout juste à vouloir refaire confiance à un homme mais depuis ce soir-là, bah je me méfie de toi. C’est pour cela que je ne peux pas me lâcher. Je n’ai plus confiance.

–  Oh non ! Pas ça ! Je suis tellement désolé !

Il a paru horrifié, véritablement choqué par mes révélations. Je ne me suis pas appesantie, je suis allée droit à la conclusion.

–  Des bulles légères et pétillantes, c’est tout ce que je veux dans ma vie. Rien d’autre. Je ne veux plus que tu me parles comme à un chien, que tu me cries dessus, que tu me manques de respect, que tu me traites comme une moins que rien. Je ne veux plus que tu me manipules en étant un jour démon et ange le lendemain. Donc, si tu ne t’en sens pas capable, si tu ne peux pas faire ces efforts pour aller dans mon sens, autant en rester là.

–  Et toi, tu as fait des efforts pour essayer de me comprendre ?

–  J’en ai fait plus que je n’aurais dû. Ce n’est plus à moi de les faire.

–  Bon, alors oui, je vais faire de mon mieux. Et toi, continue les efforts que tu faisais et si cela peut te rassurer, on ne refera l’amour que lorsque tu auras de nouveau confiance en moi.

–  Tu essayes de reprendre la main, là. Que les choses soient claires : c’est notre dernière chance.

–  A ce point-là ?…

–  Pour moi, oui. Je ne referai pas la même que lorsqu’on a divorcé il y a 20 ans.

 

Le lendemain, mise en pratique de nos bonnes résolutions. En terrasse au Q.G. avec Connor et son associée, j’ai fait l’effort d’y rester dîner alors que j’avais envie d’autre chose que des sempiternels frites-fromage – Connor, en voilà un autre de despote, généreux certes mais ne souffrant qu’on le contredise – surtout que j’avais encore la planche mixte de lundi au travers de la gorge.

Mais je les ai quittés vers 22.30 car j’étais fatiguée, j’avais froid et besoin de me retrouver seule. Je leur ai dit de monter s’ils le voulaient pour le digeo, j’ai jeté un billet de 50 sur la table alors que Bradley me disait qu’il m’invitait et je suis rentrée.

Le lendemain matin, Bradley m’a demandé gentiment pourquoi j’étais partie aussi soudainement, pensant que je n’avais pas passé une bonne soirée. Je lui ai expliqué calmement, il a semblé comprendre et accepter. Il m’a quand même balancé que Connor l’avait mal pris et que mon attitude était parfois bizarre, même quand on me connaissait.

« Etre soi-même, c’est bien ce que tu prônes, non ? Bah je suis moi-même et je me fous de savoir ce qu’on en pense, Connor le premier. »

 

Et aujourd’hui, on a booké nos vacances. Le cahier des charges de Bradley était ‘soleil et pas cher’, le mien était ‘un endroit que ni l’un ni l’autre ne connaît’. Ce sera donc Collonges-La-Rouge en Corrèze.

Depuis notre grande explication de mardi, je dois reconnaître que Bradley a changé. C’est pratiquement le jour et la nuit. Il fait des efforts également pour ne pas repiquer dans ses travers et je ne me gêne plus pour le remettre à sa place dès qu’il frôle l’ignominie.

Ça l’a fait réfléchir aussi. Et il s’est enfin ouvert à moi sincèrement. Je pense que j’ai alors compris beaucoup de choses à son sujet, lui aussi du coup. Même si cela ne lui servira pas de justificatif à mes yeux.

« Tu disais que je suis dans la vie comme je suis à l’armée, que je suis au combat non-stop, que je vis comme en temps de guerre, c’est vrai. La parano, le qui-vive, l’agressivité, c’est une déformation professionnelle mais pas que. Je suis comme ça depuis que je suis tout petit, j’ai appris à me débrouiller seul à l’âge de 10 ans, à ne pas faire confiance et être toujours prêt à affronter le pire. Je ne me sens en sécurité nulle part. Je ne sais pas être autrement. J’ai l’impression de trimballer un sac sur le dos, que je ne peux pas, que je n’ai pas le droit de poser… »

Je le comprends et je le plains, vraiment. Mais je ne veux pas en payer les pots cassés, pas deux fois dans la même vie, non.

 

Dimanche, il part pour ses trois semaines à l’armée. J’ai hâte.

Besoin urgent de me retrouver avec moi-même.

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