« Pourquoi ? La question qui nous hante. La question qui nourrit notre colère et notre incompréhension. La question qui, hélas, ne trouvera jamais de réponse.
Ne célébrons pas ta mort. Célébrons ta vie. Lumineuse, même si trop courte. »
Mon éloge, hier matin.
Dimanche 12 avril 2026
J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Je ne me souviens pas avoir pleuré autant depuis la mort de Maman. Et de voir Nana hurler de douleur, Félix embrasser l’urne, tremblant de larmes, cela a été une épreuve des plus terribles. Je ne leur ai pas lâché la main, à tous les deux.
Et l’on remet ça mardi matin. Tonton Gilbert, celui avec le grand jardin à côté de la première petite maison que je voulais acheter il y a 3 ans, l’oncle de Zaza et de Nana, est parti à son tour.
Un drame, là aussi. Un AVC en conduisant pour aller à la pharmacie. Un AVC si terrible qui l’a emporté 4 jours après. Sur le moment, Tata Georgette voyant qu’il faisait un malaise, a sauté de la voiture en marche, heureusement sans autre conséquence qu’un énorme hématome sur la jambe droite.
S’il avait fait cet AVC sur la grand-route, les deux ne seraient plus là aujourd’hui.
82 ans. On se dit que c’est un âge « normal » pour partir. Mais cela n’empêche pas le chagrin. Et le mien est tout aussi profond que pour Zaza. Car j’adorais Tonton Gilbert.
On parlait de son jardin, de ses poules, on commérait en riant sous cape comme des gamins… On parlait aussi de chasse, de pêche, de la renarde qui venait lui chiper une ou deux poules à chaque printemps. On parlait de tout, de rien. Très complices, lui et moi.
Et il aurait adoré m’avoir pour voisine. Il m’avait dit : « Si tu veux, on peut faire une ouverture derrière, comme ça je viendrai m’occuper de ton jardin. » A 79 ans, c’est plutôt moi qui serais venue l’aider dans le sien… Chose que je faisais dès que je venais dans le coin voir Toto, lorsque j’habitais encore sur Paris.
Ainsi, je l’aidais à cueillir les figues, ramasser les mirabelles, les noix, je désherbais les radis… Il m’a appris à faire des endives, bien plus compliqué que cela n’y paraît, il m’a appris à butter les haricots verts, à couper les ailes des poules pour ne pas qu’elles s’envolent chez le voisin…
On parcourait son grand jardin, à pas lents, les mains dans le dos, on commentait la croissance des bettes, la profusion des groseilles, la prolifération du pourpier qu’il arrachait d’un geste sec, jusqu’à ce que je lui dise, moi l’apprentie-jardinière, que c’était délicieux en salade…
Il me donnait des artichauts au goût de noisette, des salades rustiques au goût de prêle, des topinambours, des tomates, des concombres, des poireaux pour ma soupe… Bon dieu que j’adorais les légumes de Tonton Gilbert ! Au point de ne plus vouloir acheter de légumes fadasses dans le commerce.
Et qu’est-ce que ça me faisait rigoler de voir ses moustaches en balai-brosse se trémousser lorsqu’il sortait un bon mot ou une vanne bien placée ! C’était même devenu une marque de reconnaissance, ses moustaches dansantes : « Attention, Tonton Gilbert va nous en sortir une bonne ! »
Tonton Gilbert, 82 ans, aucun médicament de vieux. A faire encore son bois, à grimper sur son échelle pour nettoyer la gouttière. A boire son Ricard à l’apéro, à l’appétit toujours aussi solide.
Aucun signe précurseur d’un quelconque problème de santé. Peut-être de la fatigue, ces derniers temps. Il était cyclothymique, donc tous les hivers il déprimait un peu et hop aux beaux jours, le pep revenait. Sauf là.
Et l’annonce du décès brutal de sa nièce a dû lui mettre un sacré coup sur le carafon. Chaque année, ils s’appelaient tous les deux pour leurs anniversaires : lui le 11 mars et Zaza le 12 mars… Ils se seront suivis jusque dans la tombe.
Bref. C’est moche de dire ça, mais je viens de perdre mes deux personnes préférées de cette belle-famille. Mon chagrin est incommensurable. Je n’y suis peut-être pas légitime, mais ma douleur est bien là.
Et pour mardi matin, Tata Georgette m’a demandée si je pouvais lire une prière de son choix à l’église, car ni elle, si son fils Garfield et sa belle-fille Gina ne pourront le faire, étranglés de chagrin qu’ils seront.
J’ai accepté. Suis pas fan des cérémonies religieuses mais je respecte les dernières volontés de mon Tonton Gilbert. J’espère juste que Monsieur le curé ne me fera pas d’embrouilles parce que je ne suis pas baptisée.
Sacré printemps 2026.
Je ne suis que chagrin.

