JOURNAL   Saison 6

HYPER-VIGILANCE

–  Désolé de te rappeler si tard, j’étais absorbé sur un truc. Il n’est pas trop tard pour venir te faire un coucou ?

–  Pas du tout, Yang, quand tu veux !

–  Mimine va peut-être nous rejoindre, auquel cas on fait le couvre-feu chez toi, ça ne te pose pas de problème ?

–  Chouette !!!

Courir au Franprix à côté acheter des bières et des crackers. Je m’étonne moi-même de me réjouir si spontanément de l’improviste.

 

Samedi 24 octobre 2020 # COUVRE-FEU J+8

A la seconde où Andrew a posé le pied chez moi hier soir, j’ai su. Je lui ai à peine laissé le temps de poser ses affaires que je lui ai dit : « Yang, je sens un truc qui va pas chez toi, que se passe-t-il ? »

Il a eu ce regard interloqué teinté d’effroi et n’a pu que bredouiller son embarras. On a ouvert une bière – sans gluten pour ma part, dégueu mais tant pis, fallait que je trinque avec mon pote – et je lui ai raconté mon fameux don d’empathie ainsi que ma récente révélation. L’hyper-cartésien qu’il a toujours été s’en est trouvé quelque peu chahuté mais cette fois, il n’a pas rué dans mes brancards en me traitant de ‘vase à inepties’. J’ai poursuivi.

–  Tu vois, j’ai l’impression que mon don s’est décuplé depuis ma révélation, je capte toutes les ondes, la moindre vibration, je suis dans un état d’hyper-vigilance, une vraie chauve-souris ! Donc, j’ai senti quelque chose dès que tu es arrivé. A vrai dire, je l’ai pressenti déjà quand tu m’as appelée.

–  Euh… Tu peux développer ?

–  Comme toujours, c’est difficile de mettre les bons mots sur un ressenti. Je ne peux même pas te faire une description car je n’ai pas de vision. Disons que j’ai l’impression que quelque chose te démange, que tu as le cul entre deux chaises.

–  Oh tu fais chier, Bichette !!!

J’ai pu voir dans ses yeux que la violence de son exclamation ne marquait pas son exaspération mais son trouble. Je crois que je n’avais jamais lu chez lui une telle confusion.

–  J’ai bon ou j’ai bon, Yang ?

–  J’aurais vraiment espéré que tu te plantes pour me prouver à nouveau que tout ça n’est qu’un ramassis de foutaises mais tu as mis exactement le doigt dessus avec une précision redoutable. Tu me fous les jetons, en fait.

–  N’aie crainte de moi. Car si je suis empathe, je ne suis pas inquisitrice. Si tu ne veux pas en parler, pas de souci.

–  Un jour, peut-être… Tu es douée, je ne m’y attendais pas.

On a fini par en rire et en ouvrant notre deuxième bière, on s’est retrouvé avec une joie non-dissimulée sur notre terrain de jeux favori : l’expression à l’unilatéral de notre Yang-itude. Ça me fait souvent l’effet que l’on est deux mômes facétieux, deux compères copains comme cochons qui jouent aux billes, qui grimpent aux arbres, sautent dans les flaques d’eau, construisent une cabane secrète pour le lancement d’une fusée intergalactique en carton recyclé tout en bataillant comme des chevaliers en culotte courte coiffés d’une passoire en aluminium, une branche de noisetier à la main, le tout dans un éclat de rire qui n’en finit pas de résonner.

Même si l’on peut avoir de grandes périodes sans se voir, on est capables lui et moi dès que l’on se retrouve, de reprendre notre partie de billes là où l’avait laissée sans que le temps n’ait altéré notre complicité. Au contact l’un de l’autre, on s’émule, on se galvanise, on s’énergise. Une dynamie propre à nous se crée alors, comme une sorte de courant continu en auto-alimentation qui génère chez l’un comme chez l’autre une joie profonde et incorruptible.

Notre sphère de connivence, là où parfois les mots sont inutiles. Et jamais biaisée par une quelconque velléité de la part de l’un ou de l’autre d’en vouloir plus. Notre amitié est franche et forte, sans la moindre équivoque. Je suis d’ailleurs persuadée que dans une vie antérieure, lui et moi avons été frères. Bref, mon pote.

Et Mimine est arrivée. Pareil, avant même de la voir, j’ai senti quelque chose, comme un tressautement, une craquelure dans l’air ambiant. Quand on s’est embrassées, j’ai alors perçu en elle la couvaison d’un tremblement de terre…

Elle s’est installée et on a commencé à papoter tous les trois de choses et d’autres mais le grand sourire qu’elle avait affiché en entrant s’est vite effacé pour laisser la place à un regard dur que je ne lui connaissais pas. Soudain, bille en tête, elle est partie en guerre sous un feu nourri de missiles en se lançant dans un violent corps à corps qui m’a laissée pantoise, même si je l’avais pressenti.

La dernière fois, quand elle a eu ce coup de calgon qui nous avait tous pris au dépourvu car tellement aux antipodes de la douce Mimine que l’on connaissait, ce n’était justement pas anodin, il s’agissait des premiers frémissements de ce tremblement de terre.

Sans exposer les tenants et les aboutissants de leur histoire qui n’appartiennent qu’à eux, Andrew et Mimine sont en souffrance, l’un l’autre, l’un avec l’autre. Ils cherchent une réponse qu’ils détiennent déjà mais contre laquelle ils s’arc-boutent de toutes leurs forces.

Moi, j’ai l’impression que la terre s’ouvre sous mes pieds. Un monument s’écroule en moi. Mais je parviens à prendre un peu de hauteur pour ne pas laisser mes propres sentiments interférer. J’ai une réelle compassion pour eux deux et ne peux m’empêcher de garder l’espoir qu’ils trouvent un jour leur chemin.

Ça me fait penser à l’éveil des consciences dont parle la Prophétie des Andes de James Redfield. A peu près tous les gens que je connais sont en ce moment en train de s’éveiller et d’amorcer une transformation en profondeur. Le covid aura au moins apporté cela de bénéfique à l’humanité : une remise en question massive, collective et individuelle.

La Prophétie décrit cette prise de conscience censée arriver au début du 21ème siècle comme une phase d’éveil qui pousse chacun d’entre nous à trouver une réponse en nous. Cet éveil nous mènerait à un état de conscience de nous-même et du monde qui nous entoure si élevé que nous parviendrions tous ensemble à nous connecter à une seule et unique vibration, atteignant par là-même un niveau de spiritualité suprême.

Cette prise de conscience démarre avec la compréhension du flux des énergies et des interactions avec l’autre. Au contact de certains, on se sent boosté, dynamique, tiré vers le haut et au contact d’autres, on se sent vidé, épuisé, nuageux. On pense que c’est une question d’accord ou de désaccord de nos caractères intrinsèques et l’on devine qu’il s’agit d’échanges d’ondes qui sont compatibles ou qui ne le sont pas. En fait, il s’agit de la même énergie que l’on décide, à un moment donné, de partager ou pas, consciemment mais plus souvent inconsciemment.

Apprendre à discerner chez l’autre les méandres intérieurs qu’emprunte son énergie pour sortir au grand jour, apprendre à la recueillir et à l’inscrire dans un échange mutuel pour la faire grandir, c’est le but que chacun d’entre nous doit poursuivre.

Certains ont pris une petite longueur d’avance, comme moi, d’autres commencent tout juste à pressentir cet éveil et d’autres sont encore contrits dans l’obscurité. Je me rends compte, comme la Prophétie le décrit, que la contagion de cet éveil s’est bel et bien déclenchée, me confortant dans l’espoir que notre humanité est sur le bon chemin. Que JE suis sur le bon chemin.

 

Bref, Andrew et Mimine sont restés chez moi jusque dans le milieu de l’après-midi.  Même si Mimine n’avait pas désarmé en se levant, la pédale plus douce qu’elle est parvenue à mettre nous a permis d’aborder d’autres sujets autour du brunch que l’on a improvisé comme au bon vieux temps. Notamment le mien.

Ils m’ont trouvée radieuse, à des années-lumière de la Bichette brisée d’il y a un an et bien sûr de celle broyée par le chagrin il y a un mois. Et on en est venu à parler de Bradley. Comme ils lisent mon blog, ils avaient déjà quelques données pour étayer la conversation.

–  Mais alors, vous vous êtes remis ensemble ?

–  Oui et non. Le ‘ensemble’ reste encore à définir. Disons qu’il y a clairement une évidence entre nous mais aussi, à égale mesure, beaucoup de confusion.

Sur le départ, Mimine a semblé tourneboulée. Je pense qu’elle était en proie à un ouragan de sentiments mêlés comme la frustration du non-aboutissement de sa quête, ses remerciements pour l’avoir écoutée longuement cette nuit tandis qu’Andrew faisait un petit black-out sur la banquette et certainement ses excuses confondantes pour avoir fait de la soirée un pugilat purgatif. Mais nous nous sommes quittés tous les trois sous le couvercle du non-dit, avec force embrassades tout de même. Une soirée haute en émotions. Et j’ai envie de dire « A suivre… »

Bradley. Cette nuit, ma conversation intense avec Mimine au cœur de sa guerre, la musique volontairement haussée pour ne pas qu’Andrew en croix sur la banquette ne puisse trop capter nos propos et certainement l’alcool qui commençait sérieusement à attaquer non seulement ma vision mais aussi mon audition, ont fait que j’ai loupé les nombreux appels de Bradley.

Je l’ai donc rappelé sur le tard et ai eu droit à une volée de bois vert. Limite, il était sur le point de déclencher le plan ORSEC car il s’inquiétait de mon silence. Selon lui, comme on se parle pratiquement tous les jours dans ces horaires-là, le fait que je ne décroche pas malgré son insistance indiquait soit que je ne voulais plus lui parler, soit que j’avais un problème grave.

Il a penché pour la deuxième hypothèse, allant jusqu’à envoyer un message inquiet à Nénette. Connaissant cette dernière, je suis sûre qu’elle était déjà en train de s’habiller pour venir sonner chez moi lorsqu’elle a reçu le message de Bradley disant qu’il m’avait eue en ligne et que tout allait bien.

Bref. Son inquiétude m’a intriguée, voire amusée. Je me suis alors gentiment moquée de lui, à la vérité, j’ai trouvé l’idée réconfortante de savoir que quelqu’un désormais pouvait s’inquiéter pour moi. Même si la teneur et la couleur de nos échanges téléphoniques ces derniers jours ont certainement participé au fait que je n’ai pas calculé ses appels hier soir.

Je ne sais pas trop mais je sens qu’il va se passer un truc, que quelque chose va ployer et rompre, je sens comme une sorte d’avènement, une rupture suivie d’une émergence… Je ne saurais définir exactement ce qui enfle en moi mais je ne peux définitivement pas l’ignorer.

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